Article 1 — Y a-t-il une volonté chez les anges ?
Objections :
1. Au dire du Philosophe, “ la volonté est dans la raison ”. Or il n’y a pas de raison chez les anges, mais quelque chose qui lui est supérieur. Il y a donc, chez les anges, non pas une volonté, mais une faculté supérieure à la volonté.
2. La volonté relève de l’appétit, selon Aristote, et l’appétit suppose une imperfection puisqu’il a pour objet ce que l’on ne possède pas. Or les anges, surtout les anges bienheureux, n’ont pas d’imperfection. Il semble donc qu’il n’y a pas en eux de volonté.
3. Selon Aristote encore, la volonté est un moteur mu ; en effet elle est mue par l’objet désirable quand celui-ci tombe sous l’appréhension de l’intelligence. Mais les anges sont immobiles parce qu’incorporels.
En sens contraire :
Saint Augustin enseigne que l’image de la Trinité se trouve dans l’esprit, en tant qu’il y a en lui mémoire, intelligence et volonté. Cette image de Dieu n’existe pas seulement dans l’esprit humain, mais aussi dans l’esprit angélique, car celui-ci est capable de Dieu. Il y a donc une volonté dans l’ange.
Réponse :
Il est nécessaire d’admettre que les anges ont une volonté. Toutes les créatures, en effet, procèdent de la volonté divine et sont inclinées au bien par l’appétit, chacune à sa manière et diversement. Certaines sont inclinées au bien uniquement par la disposition de leur nature, sans qu’il y ait connaissance de leur part ; tels les plantes et les corps inanimés. On nomme cette inclination “ appétit naturel ”. D’autres sont portées au bien avec une certaine connaissance, non qu’elles saisissent la raison même de bien, mais elles connaissent seulement un bien déterminé en sa particularité : ainsi le sens qui connaît le doux, le blanc, etc. L’inclinaison qui naît de cette connaissance s’appelle “ appétit sensible ”. D’autres créatures enfin sont inclinées au bien avec une connaissance qui leur fait appréhender la raison même de bien, ce qui est le propre de l’intelligence. De tels êtres sont portés vers le bien de la façon la plus parfaite, car ils ne sont pas seulement poussés vers lui en quelque sorte par un autre, comme il arrive pour les êtres dénués de connaissance ; ils ne sont pas seulement inclinés à un bien en sa particularité, comme les êtres doués de connaissance sensible ; mais ils sont inclinés vers le bien universel lui-même. Et cette inclination a nom “ volonté ”. C’est pourquoi, puisque les anges appréhendent par leur intelligence la raison universelle de bien, il est manifeste qu’il y a en eux une volonté.
Solutions :
1. Ce n’est pas de la même manière que la raison est supérieure au sens, et l’intelligence à la raison. La raison transcende le sens en raison de la diversité des objets connus ; car le sens a pour objet le particulier, et la raison l’universel. De là vient la nécessité d’un double appétit ; l’un tend au bien universel et est requis par la raison ; l’autre se porte vers le bien particulier et est exigé par le sens. Mais l’intelligence et la raison diffèrent seulement par leur mode de connaissance ; l’intelligence connaît par simple intuition ; la raison connaît par raisonnement. Ce qui n’empêche pas la raison de parvenir à connaître, par le raisonnement, ce que l’intelligence connaît par intuition, à savoir l’universel. C’est donc le même objet qui est proposé à la faculté appétitive, soit par la raison, soit par l’intelligence. Il s’ensuit que les anges, qui sont des créatures uniquement intellectuelles, n’ont pas un appétit supérieur à la volonté.
2. Bien que le mot “ appétit ” vienne étymologiquement du mot appetere, qui signifie désirer ce que l’on n’a pas, cependant la faculté appétitive s’étend à bien d’autres objets. Ainsi le mot lapis, pierre vient de laesio pedis, blessure du pied, et a un sens beaucoup plus étendu. De même, le mot irascibile prend son origine dans ira, colère ; mais la puissance irascible comporte aussi bien l’espérance, l’audace et beaucoup d’autre passions que la colère.
3. La volonté est appelée moteur mû au sens où le mouvement peut s’appliquer à l’acte du vouloir et de l’intellection. En ce sens, on peut parler de mouvement dans l’ange, car, dit Aristote, un tel mouvement n’est autre que l’acte de l’être parfait.