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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Le ciel empyrée fut-il concréé avec la matière informe ?

Objections :

1. Si le ciel empyrée est quelque chose, il faut qu’il soit un corps sensible. Or tout corps sensible est sujet au mouvement. Mais le ciel empyrée n’est pas dans ce cas, car son mouvement serait perçu par le mouvement de quelque corps apparent ; ce dont on n’a pas du tout conscience. Le ciel empyrée n’est donc pas quelque chose qui fut concréé avec la matière informe.

2. Saint Augustin dit que "les corps inférieurs sont régis selon un certain ordre par les corps supérieurs". Si le ciel empyrée était une sorte de corps suprême, il faudrait donc qu’il possède une certaine influence sur les corps inférieurs de ce monde. Ce qui ne semble pas se produire, surtout si on le présente comme exempt de mouvement ; car aucun corps ne peut être cause de mouvement s’il n’est lui-même sujet de mouvement. Le ciel empyrée n’est donc pas concréé avec la matière informe.

3. Si l’on dit que le ciel empyrée est le lieu de la contemplation, non ordonné à des effets naturels, Saint Augustin dit En sens contraire "Dans la mesure où notre esprit saisit quelque chose d’éternel, nous ne sommes plus en ce monde." D’où il ressort que la contemplation élève notre esprit au-dessus des choses corporelles. Il n’y a donc pas un lieu corporel assigné à la contemplation.

4. Parmi les corps célestes, il se trouve un corps qui est en partie diaphane et en partie lumineux : le "ciel sidéral". Il se trouve également un ciel entièrement diaphane, que certains appellent "ciel aqueux" ou "cristallin". S’il y a au-dessus un autre ciel, il faut donc qu’il soit totalement lumineux. Mais cela ne peut être, car alors l’air serait continuellement illuminé et il n’y aurait jamais de nuit. Il n’y a donc pas de ciel empyrée concréé avec la matière informe.

En sens contraire :

Strabon dit que dans ces mots : "Au commencement Dieu créa le ciel et la terre", le ciel signifie non pas un firmament visible, mais empyrée, c’est-à-dire du feu.

Réponse :

L’existence du ciel empyrée ne se trouve proposée que par les autorités de Strabon et de Bède, et en outre par celle de Saint Basile. En affirmant ce fait, ces auteurs s’accordent sur un point : ce ciel est le lieu des bienheureux. En effet Strabon, et Bède avec lui, nous dit : "Aussitôt fait, il fut rempli par les anges." Et dans le même sens Saint Basile précise : "De même que les damnés sont chassés dans les ténèbres ultimes, de même la récompense pour les œuvres méritoires est allouée dans cette lumière qui est hors du monde, où les bienheureux reçoivent en partage le séjour du repos." Ces auteurs diffèrent cependant sur la raison qui fait supposer l’existence de ce ciel. Pour Strabon et Bède, l’hypothèse du ciel empyrée repose sur cet argument que le firmament (mot par lequel ils entendent le ciel empyrée) n’est pas dit avoir été fait au commencement, mais le deuxième jour. Saint Basile quant à lui donne pour raison qu’il ne faut pas que Dieu semble avoir purement et simplement commencé son œuvre à partir des ténèbres, ce qui était un des mensonges blasphématoires des manichéens, puisqu’ils appelaient dieu des ténèbres le Dieu de l’Ancien Testament.

Toutes ces raisons n’ont pas beaucoup de force. La question du firmament, dont on lit dans l’Écriture qu’il fut fait le deuxième jour, est en effet résolue de manière différente par Saint Augustin et par les autres Pères. Quant à la question des ténèbres, elle se résout, pour le premier, en ce que l’état informe que signifient les ténèbres a précédé la formation non par la durée mais par l’origine. Pour les autres Pères, les ténèbres n’étant pas une créature mais une privation de lumière, la sagesse divine est manifestée en ce que les êtres qu’elle a produits à partir de rien ont d’abord été institués par elle dans un état d’imperfection, puis ont été ultérieurement conduits à la perfection.

On peut trouver une raison plus satisfaisante en partant de la condition même de la gloire. On attend en effet une double gloire dans la récompense à venir : spirituelle et corporelle ; et alors, non seulement les corps humains seront glorifiés, mais le monde entier sera renouvelé. Or, la gloire spirituelle a commencé dès le début du monde dans la béatitude des anges, béatitude dont la pareille est promise aux saints. Il était donc convenable que, dès le commencement, la gloire corporelle soit aussi inaugurée dans un corps préservé dès le début de la servitude de la corruption et du changement, et doué d’une totale luminosité, conformément à ce que la créature corporelle tout entière s’attend à devenir après la résurrection. Et c’est pourquoi ce ciel est appelé empyrée, c’est-à-dire de feu, non parce qu’il brûle, mais parce qu’il resplendit.

Il faut savoir que, d’après Saint Augustin, Porphyre "distinguait les anges des démons par le fait que les lieux de l’air appartenaient aux démons, et ceux de l’éther ou de l’empyrée aux anges". Mais notons que Porphyre, en platonicien, estimait que ce ciel sidéral était de feu. Aussi le nommait-il "empyrée" ; ou bien encore "éthéré", en tant que le mot éther se prend de l’embrasement, et non, comme dit Aristote, de la rapidité du mouvement. Nous rappelons cela pour empêcher de croire que Saint Augustin comprenait le ciel empyrée dans le sens des modernes.

Solutions :

1. Les corps sensibles sont sujets du mouvement selon le statut même du monde. Car c’est le mouvement de la créature corporelle qui procure la multiplication des éléments. Mais, dans la dernière consommation de la gloire, le mouvement des corps trouvera son terme. Et pourtant, ce dut être la disposition du ciel empyrée dès le début.

2. Il y a quelque probabilité, comme le pensent certains, que le ciel empyrée, étant ordonné à l’état de gloire, n’ait pas d’influence sur les corps inférieurs, lesquels relèvent d’un autre ordre, celui du cours naturel des choses. Cependant la position suivante semble être encore plus probable. De même que les anges les plus élevés, qui sont auprès de Dieu, ont une influence sur les anges de dignité intermédiaire et dernière, qui sont "envoyés" (bien que, selon Denys, eux-mêmes ne soient pas "envoyés") ; de façon analogue, le ciel empyrée a une influence sur les corps soumis au mouvement, bien qu’il ne soit pas lui-même soumis au mouvement. Ainsi peut-on dire qu’il cause dans le premier ciel soumis au mouvement, non quelque réalité passagère et survenant par un mouvement, mais quelque chose de fixe et de permanent, comme la puissance de contenir ou de causer, ou autre chose de ce genre, qui soit approprié à sa dignité.

3. On attribue un lieu corporel à la contemplation pour une raison non de nécessité mais de convenance, de manière qu’une clarté extérieure soit en harmonie avec la clarté intérieure. D’où la parole de Saint Basile : "Les esprits serviteurs ne pouvaient vivre dans les ténèbres : c’est en pleine lumière et joie spirituelles qu’ils trouvaient l’état qui leur convenait."

4. "Il est manifeste, dit Saint Basile, que le ciel, refermé sur sa propre circonférence, formé d’une matière opaque et solide, pouvait séparer l’intérieur de l’extérieur. Il était donc nécessaire qu’il rendît obscur le lieu qu’il isolait, la lumière extérieure venant se briser sur lui." - Mais parce que ce corps du firmament, bien que solide, est diaphane, ce qui n’empêche pas la lumière (l’expérience le prouve, puisque nous pouvons voir la lumière des étoiles, sans que les ciels intermédiaires y mettent obstacle), pour cette raison, on pourrait encore dire que le ciel empyrée n’a pas une lumière condensée qui émet des rayons, comme le corps du soleil, mais une lumière d’une nature plus subtile. - Enfin une autre réponse est encore possible : le ciel empyrée possède la clarté de l’état de gloire, qui n’est pas de la même espèce que la clarté naturelle.