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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Quelques façons de parler dans le récit des six jours

Objections :

1. I1 semble que l’Écriture n’use pas de mots appropriés pour exprimer l’œuvre des six jours. En effet, tout autant que la lumière, le firmament et les œuvres de ce genre, le ciel et la terre sont faits par le Verbe de Dieu, puisque : "Tout a été fait par lui", dit Saint Jean (1,3). Dans la création du ciel et de la terre, il fallait donc faire mention du Verbe de Dieu, comme pour les autres œuvres.

2. L’eau fut créée par Dieu, et pourtant sa création n’est pas rappelée. La description de la création des choses est donc insuffisante.

3. La Genèse dit : "Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, et elles étaient très bonnes." Donc, on aurait dû dire pour chaque œuvre : "Dieu vit qu’elle était bonne." I1 n’est donc pas juste que cela soit omis dans l’œuvre de création et dans l’œuvre du deuxième jour.

4. L’Esprit de Dieu est Dieu. Or, il ne convient pas à Dieu d’être porté, ni d’avoir une situation locale. Donc il ne convient pas de dire : "L’Esprit de Dieu était porté sur les eaux"

5 Nul ne fait ce qui a déjà été fait. I1 n’est donc pas logique qu’après avoir dit : "Dieu dit : Que le firmament soit et il en fut ainsi", on ajoute : "Et Dieu fit le firmament" Et de même pour d’autres œuvres.

6. Le soir et le matin ne suffisent pas à diviser le jour, car il y a plusieurs parties dans un jour. Il est donc anormal de dire : "Il y eut un soir et un matin, deuxième jour", ou "troisième".

7. A "deuxième" et "troisième" ne correspond pas logiquement "un" mais "premier". Donc, on aurait dû dire : "Il y eut un soir et un matin, premier jour", au lieu de dire : "un jour".

Réponse aux objections : 1. Selon Saint Augustin, la personne du Fils est mentionnée, tant dans la première création que dans la distinction et l’ornementation des choses, mais de manières différentes. En effet, la distinction et l’ornementation ont trait à la formation des choses. Et de même que la formation des choses fabriquées se fait par cette forme de l’art qui est dans l’esprit de l’artiste, forme que l’on peut appeler son verbe intelligible, de même la formation de la créature tout entière se fait par le Verbe de Dieu. Et donc, dans l’œuvre de distinction et d’ornementation, il est fait mention du Verbe. Mais dans la création le Fils est mentionné comme principe, par ces mots : "Dans le principe Dieu créa" ; parce que le mot création désigne la production de la matière informe. - Mais selon les autres Pères, qui admettent que les éléments furent créés d’emblée sous leurs formes propres, il faut répondre autrement. Saint Basile dit en effet que les mots "Dieu dit" concernent le commandement divin. Or, il fallait d’abord produire la créature qui obéirait, avant de faire mention de ce commandement divin.

2. Selon Saint Augustin, il faut entendre par "ciel" la nature spirituelle informe, et par "terre" la matière informe de tous les corps : ainsi aucune créature ne fut omise. Mais, pour Saint Basile, le ciel et la terre sont mis là comme deux extrêmes, pour qu’à partir d’eux on comprenne les intermédiaires ; surtout en raison de ce que le mouvement de tous les intermédiaires est dirigé, soit vers le ciel comme pour les corps légers, soit vers la terre comme pour les corps lourds. - D’autres disent que sous le nom de "terre" l’Écriture a l’habitude d’entendre la totalité des quatre éléments. Aussi, après avoir dit : "Louez le Seigneur depuis la terre", le Psaume (148,7) ajoute : "feu, grêle, neige, glace, etc.".

3. Dans l’œuvre de la création on a mis quelque chose qui correspond à ce qui est dit dans l’œuvre de la distinction et de l’ornement : "Dieu vit que (ceci et cela) était bon." Pour le comprendre, il faut considérer que le saint Esprit est amour. Or, dit Saint Augustin, "il y a deux fins pour lesquelles Dieu aime sa créature : qu’elle existe, et qu’elle dure. Et donc pour que ce qui devait durer existât, il est dit que l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux", en tant que l’eau désigne la matière informe. Ainsi, l’amour de l’artiste est-il porté sur une matière quelconque pour, à partir d’elle, former une œuvre. "Et pour que durât ce qui avait été fait, il est dit : Dieu vit que c’était bon."

Ainsi en effet est signifiée une sorte de complaisance du Dieu artisan dans la chose réalisée ; non en ce sens qu’il connaîtrait la créature une fois faite, ou s’y complairait d’une autre manière qu’avant de l’avoir faite. - Et ainsi, dans l’une et l’autre œuvre, et de création et de formation, est insinuée la trinité des Personnes. Dans la création, la personne du Père par Dieu créant ; la personne du Fils par le principe en lequel il a créé ; la personne du saint Esprit, qui est porté sur les eaux. Dans la formation, d’autre part, la personne du Père en Dieu qui "dit" ; la personne du Fils dans le Verbe "par lequel" il est dit ; la personne du saint Esprit dans la complaisance avec laquelle Dieu vit que ce qu’il avait fait était bon.

Si, dans l’œuvre du deuxième jour, il n’est pas dit que "Dieu vit que c’était bon", c’est parce que l’œuvre de la distinction des eaux commence alors, et s’achève au troisième jour ; donc ce qui est mis au troisième jour se réfère aussi au deuxième. - Ou bien cela tient à ce que la distinction qui est placée au deuxième jour est de celles qui ne sont pas manifestes pour le peuple ; c’est pourquoi l’Écriture n’emploie pas une approbation de cette sorte. - Ou encore on pourrait dire que le firmament s’entend de l’air nuageux qui n’appartient pas aux parties permanentes de l’univers, ou aux parties principales du monde. Ces trois raisons sont proposées par Maïmonide. - Certains assignent une raison mystique tirée du nombre ; c’est parce que deux s’écarte de l’unité que l’œuvre du deuxième jour n’est pas approuvée.

4. Maïmonide entend par "l’esprit de Dieu" l’air ou le vent, comme Platon ; et il dit que cette expression est employée ici selon que l’Écriture a coutume d’attribuer partout à Dieu le souffle des vents - Mais, selon les Pères, par "esprit de Dieu" il faut entendre le saint Esprit. Et celui-ci est dit "être porté sur l’eau", c’est-à-dire, pour Saint Augustin, sur la matière informe, "afin qu’on ne pense pas que Dieu aime par une nécessité d’indigence les œuvres qu’il doit faire ; l’amour d’indigence est subordonné en effet aux choses qu’il aime. L’expression était adroite, au contraire, pour insinuer d’abord qu’il y avait quelque chose de commencé, au-dessus duquel l’esprit serait porté ; car il n’est pas "porté au-dessus" de façon locale, mais selon la supériorité de sa puissance", dit Saint Augustin. - Pour Saint Basile, être porté au-dessus de l’élément eau signifie "qu’il chauffait et vivifiait la nature des eaux comme une poule qui couve, et il infusait à ce qu’il réchauffait la puissance vitale" En effet, c’est l’eau qui a la principale puissance vitale ; car beaucoup d’animaux sont engendrés dans l’eau, et les semences de tous les animaux sont humides. En outre, la vie spirituelle est donnée par l’eau du baptême, d’où cette parole en Saint Jean (3,5) : "Personne, à moins de renaître de l’eau et de l’Esprit Saint..."

5. D’après Saint Augustin, ces trois expressions désignent trois modes d’existence des choses : 1. L’existence dans le Verbe, par les mots "qu’il soit fait" ; 2. l’existence dans la pensée angélique, par les mots "fut fait" ; 3. l’existence des choses dans leur propre nature par les mots "il fit". Et comme c’est la formation des anges qui est décrite au premier jour, il n’était pas nécessaire d’ajouter : "il fit". - D’après les autres Pères on peut dire que les mots "Dieu dit : qu’il soit fait" visent le commandement de Dieu pour que cela se fasse ; tandis que par les mots "fut fait" on désigne l’accomplissement de l’œuvre. Il fallait cependant ajouter comment ce fut fait, surtout en raison de ceux qui disaient que toutes les choses visibles furent faites par les anges. Et c’est pourquoi, afin d’exclure cette opinion, il est ajouté que lui-même "Dieu fit". Aussi, dans chacune des œuvres, après les mots "Et ce fut fait" est mentionné un certain acte de Dieu : soit "il fit" soit "il distingua", soit "il appela", soit quelque chose d’analogue.

6. Selon Saint Augustin, par "le soir" et "le matin" il faut entendre la connaissance vespérale et la connaissance matutinale des anges, dont nous avons traité plus haut. - Ou bien, selon Saint Basile, on a coutume de désigner la totalité du temps par sa partie principale, qui est le jour ; ainsi Jacob disait-il (Gn 47,9) : "Les jours de mon pèlerinage", sans faire aucune mention de la nuit Or, le soir et le matin sont nommés comme les termes du jour, dont le matin est le début, et le soir la fin. - On peut encore dire que le soir désigne le commencement de la nuit, et le matin, le commencement du jour. Il était en effet opportun qu’en rappelant la première distinction des choses on ait désigné seulement le commencement des temps. Et le soir est mentionné en premier parce que, comme le jour a commencé à partir de la lumière, on a rencontré le terme de la lumière, qui est le soir, avant le terme des ténèbres et de la nuit, qui est le matin. Ou bien selon Saint Jean Chrysostome, c’est afin de signifier que le jour naturel ne se termine pas le soir mais le matin.

7. Il est dit "un jour" dans la première institution du jour pour indiquer que les intervalles de vingt-quatre heures appartiennent à un seul jour. Ainsi, par l’emploi du mot "un" on fixe la mesure du jour naturel. - Ou bien parce que ce mot signifierait que le jour s’achève par le retour du soleil à un unique et même point. - Ou encore parce que, une fois achevé le septénaire des jours, on revient au premier jour qui fait un avec le huitième. Ces trois raisons sont données par Saint Basile.