Article 1 — Ces jours sont-ils assez nombreux ?
Objections :
1. Il semble que l’énumération de ces jours ne soit pas suffisante. En effet, l’œuvre de création n’est pas moins différente des œuvres de distinction et d’ornementation que celles-ci ne le sont entre elles. Or, certains jours sont attribués à la distinction, et d’autres à l’ornementation. Donc d’autres jours doivent encore être assignés à la création.
2. L’air et le feu sont des éléments plus nobles que la terre et l’eau. Or, un jour est attribué à la distinction de l’eau, et un autre à la distinction de la terre. D’autres jours auraient donc dû être attribués à la distinction du feu et de l’air.
3. Les oiseaux ne sont pas moins éloignés des poissons que des bêtes terrestres. L’homme est également plus différent de tous les animaux que tous les autres animaux entre eux Or, un jour spécial est attribué à la production des poissons de la mer, et un autre à la production des animaux de la terre. Un autre jour devait donc être attribué à la production des oiseaux du ciel et un autre à la production de l’homme.
En sens contraire :
4. Certains jours semblent assignés de façon superflue. En effet, la lumière se comporte par rapport aux luminaires comme un accident par rapport à un sujet. Or, un sujet est produit en même temps que son accident propre. La lumière ne devait donc pas être produite un jour, et les luminaires un autre jour.
5. Ces jours sont attribués à la première institution du monde. Or, au septième jour, absolument rien n’est institué. Le septième jour ne devrait donc pas être compté avec les autres.
Réponse :
Le motif de la distinction de ces jours peut être découvert à partir de ce que nous avons vu précédemment. Il fallait en effet d’abord que soient distinguées les parties du monde, et ensuite que chacune des parties reçoive son ornement, du fait qu’elle se trouve comme remplie de ses habitants. - Si l’on suit l’interprétation des autres Pères, trois parties se trouvent indiquées dans la créature corporelle : la première est désignée par le mot "ciel", celle du milieu par le mot "eau" ; celle d’en bas par le mot "terre". De là vient que, selon les pythagoriciens, au dire d’Aristote, la perfection réside en trois choses, "le commencement, le milieu et la fin". La première partie est donc distinguée le premier jour, et ornée le quatrième ; celle du milieu est distinguée le deuxième jour, et ornée le cinquième ; la dernière est distinguée le troisième jour, et ornée le sixième. - Saint Augustin est d’accord pour les trois derniers jours, mais non pour les trois premiers. Car, selon son interprétation, le premier jour fut formée la créature spirituelle, et dans les deux autres la créature corporelle, de telle sorte que les corps supérieurs le furent le deuxième jour, et les corps inférieurs le troisième. Ainsi la perfection des œuvres divines répond-elle à la perfection du nombre six, qui est produit par la somme de ses parties aliquotes qui sont : un, deux, trois. En effet un jour est attribué à la formation de la créature spirituelle, deux à la formation de la créature corporelle, et trois à l’ornementation.
Solutions :
1. Si l’on suit l’interprétation de Saint Augustin, l’œuvre de la création a trait à la production de la matière informe et de la nature spirituelle informe. Mais ces deux actes sont hors du temps, comme il le dit dans ses Confessions. Aussi la production de l’un et l’autre est-elle placée "avant n’importe quel jour". - Mais si l’on suit l’interprétation des autres Pères, on peut dire que l’œuvre de distinction et d’ornementation est envisagée selon une certaine mutation de la créature, que mesure le temps. Or l’œuvre de la création consiste en une seule et unique action divine, accomplie en un instant et produisant la substance des choses. C’est la raison pour laquelle toute œuvre de distinction et d’ornementation est dite avoir été faite "un jour" ; la création au contraire est dite faite "au commencement", ce qui évoque quelque chose d’indivisible.
2. Le feu et l’air ne sont pas expressément nommés par Moïse parmi les parties du monde, parce que le vulgaire ne les distingue pas. Mais ils sont comptés avec l’élément intermédiaire, qui est l’eau, surtout pour ce qui concerne la partie inférieure de l’air ; quant à sa partie supérieure elle est comptée avec le ciel, dit Saint Augustin.
3. La production des animaux est rapportée selon qu’ils servent à l’ornementation des parties du monde. C’est pourquoi les jours de la production des animaux sont distingués ou unis selon qu’ils ornent une même partie du monde, ou des parties différentes.
4. Le premier jour, la nature de la lumière fut produite dans un certain sujet. Au quatrième jour, on dit que furent créés les luminaires, non parce que leur substance fut produite à nouveau, mais parce qu’ils furent formés d’une manière selon laquelle ils n’existaient pas auparavant, comme nous l’avons dit plus haute.
5. Le septième jour, selon Saint Augustin, est attribué à quelque chose qui s’ajoute à toutes les œuvres attribuées aux six jours : que Dieu se reposa en lui-même de toutes ses œuvres. Après les six jours il fallait donc faire mention du septième. - Selon les autres, on peut dire qu’au septième jour le monde eut une sorte de nouvel état, en ce qu’il cessait d’acquérir du nouveau. Aussi après les six jours est mis le septième jour, attribué à la cessation de l’œuvre.