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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Ces jours sont-ils un seul ou plusieurs ?

Objections :

1. Il semble que tous ces jours sont un seul jour. Car on lit dans la Genèse (2,4.5) : "Voici les générations du ciel et de la terre, quand ils furent créés le jour où Dieu fit le ciel et la terre, et tout arbrisseau des champs avant qu’il sortît de terre." Il y a donc un jour unique où il fit "le ciel et la terre et tout arbrisseau des champs". Or, il fit le ciel et la terre le premier jour, ou plut6t avant le premier jour, et l’arbrisseau des champs le troisième jour. Le premier et le troisième jour sont donc un seul et même jour et, pour une raison identique, les autres jours.

2. "Celui qui vit dans l’éternité a créé tout simultanément" dit l’Ecclésiastique (18,1). Or, cela ne serait pas si les jours de ces œuvres étaient multiples, car des jours multiples ne sont pas simultanés. Il n’y a donc pas plusieurs jours mais un seul.

3. Le septième jour, Dieu cessa de créer de nouvelles choses. Si le septième jour est distinct des autres jours, il s’ensuit que Dieu n’a pas fait le septième jour, ce qui paraît inadmissible.

4. Toute l’œuvre attribuée à un seul jour, Dieu l’a réalisée instantanément, puisque pour chacune des œuvres on a ces mots : "Il dit et ce fut fait." Donc, si l’œuvre suivante était réservée à un autre jour, il s’ensuivrait que dans le reste de ce jour il aurait arrêté son travail, qui serait devenu superflu. Il n’y a donc pas, pour une œuvre, un jour distinct de celui de l’œuvre précédente.

En sens contraire :

La Genèse dit : "Il y eut un soir il y eut un matin, deuxième jour" et "troisième jour" et ainsi de suite. Or "deuxième" et "troisième" ne peuvent être employés là où il n’y en a qu’un. Il n’y a donc pas eu un seul et unique jour.

Réponse :

Sur cette question, Augustin est en désaccord avec les autres interprètes. Il veut en effet que tous ces jours que l’on nous dit être sept, en soient un seul, présenté en sept fois par rapport aux choses créées. - Les autres interprètes" estiment que ce furent sept jours distincts, non un seul.

Ces deux opinions, si on les réfère à l’explication littérale de la Genèse, présentent une grande divergence. En effet, selon Saint Augustin, il faut entendre par "jour" la connaissance de l’esprit angélique, de telle sorte que le premier jour soit la connaissance de la première œuvre divine, le deuxième celle de la deuxième, et ainsi de suite. Et quand il est dit que chaque œuvre fut faite un certain jour, c’est pour indiquer que Dieu n’a rien produit dans la nature des choses qu’il n’ait imprimé dans l’esprit angélique, lequel peut connaître simultanément une multiplicité de choses, principalement dans le Verbe, où se parfait et s’achève toute la connaissance des anges. Et en ce sens les jours se distinguent selon l’ordre naturel des choses connues, et non selon la succession de la connaissance, ou selon la succession des choses produites. Par ailleurs, le mot "jour" peut être appliqué à la connaissance angélique de manière propre et véritable, puisque, pour Saint Augustin, la lumière, qui est la cause du jour, se rencontre proprement dans le domaine spirituel. - Pour les autres interprètes, ces jours indiquent et la succession des jours temporels, et la succession de la production des choses.

Mais, si l’on réfère ces deux opinions au mode de production des choses, on ne trouve pas une si grande divergence. Et cela en raison de deux différences par où l’exégèse de Saint Augustin s’écarte de celle des autres, comme il ressort de ce qui a été dit : -1 Saint Augustin, par la terre et l’eau qui ont été créées en premier, entend la matière corporelle dans un état de non-formation totale ; par la fabrication du firmament, le rassemblement des eaux et l’apparition du sec, il entend l’impression des formes dans la matière corporelle. Les autres Pères, au contraire, entendent par la terre et l’eau créées en premier les éléments du monde existant sous leurs formes propres ; et dans les œuvres suivantes ils voient une certaine distinction opérée dans les corps préalablement existants, comme nous l’avons vu plus haut. - 2 Il y a divergence sur la production des plantes et des animaux, que les autres interprètes supposent avoir été produits en acte dans l’œuvre des six jours, alors que Saint Augustin y voit une production seulement en puissance.

Le fait que Saint Augustin suppose l’œuvre des six jours simultanément réalisée entraîne donc une identité de conception dans le mode de production des choses. Car, pour lui comme pour les autres, dans la première production des choses, la matière existait sous les formes substantielles des éléments ; et pareillement, dans la première institution des choses, il n’y avait ni animaux ni plantes en acte. - Toutefois il demeure entre eux quatre points de divergence : selon les autres Pères, après la première production des créatures, il y eut un certain temps : 1. où il n’y avait pas de lumière ; 2. où le firmament n’était pas formé ; 3. où la terre n’était pas dégagée des eaux ; 4. où les luminaires du ciel n’étaient pas formés. Autant de choses que l’on ne peut admettre dans l’interprétation de Saint Augustin. - En conséquence pour ne faire tort à aucune des deux opinions, il faut répondre aux arguments de chacune.

Solutions :

1. Le jour où Dieu créa le ciel et la terre, il créa aussi tout arbrisseau des champs, non en acte, mais "avant qu’il sorte de terre", c’est-à-dire en puissance. Ce que Saint Augustin assigne au troisième jour, et les autres à la première institution des choses.

2. Dieu créa tout simultanément, pour ce qui est de la substance des choses, en une sorte d’état d’informité. Mais pour ce qui est de la formation qui fut opérée par la distinction et l’ornementation, ce ne fut pas simultané. D’où l’emploi exprès du mot "création".

3. Le septième jour, Dieu s’arrêta de constituer des choses nouvelles, mais non pas d’en propager certaines à partir des autres. C’est à cette propagation que se rapporte le fait que d’autres jours succèdent au premier.

4. Ce n’est pas par impuissance de Dieu, comme s’il avait besoin de temps pour opérer, que toutes les choses ne furent pas simultanément distinguées et ordonnées, mais afin qu’un ordre soit observé dans l’institution des choses. Ainsi convenait-il que correspondent aux divers états du monde des jours distincts. Mais chaque fois, la nouvelle œuvre ajoutait au monde un nouvel état de perfection.

5. Selon Saint Augustin, cet ordre des jours doit être référé à l’ordre naturel des œuvres qui sont attribuées aux jours.