Article 4 — Y a-t-il dans l’homme une autre forme substantielle que l’âme intellectuelle ?
Objections :
1. Le Philosophe décrit l’âme comme " l’acte d’un corps naturel qui a la vie en puissance ". Il y a donc entre l’âme et le corps le rapport de forme à matière. Mais le corps lui-même possède une forme substantielle qui lui donne d’être un corps. Donc, antérieurement à l’âme, il y a dans le corps une forme substantielle.
2. L’homme, comme tout animal, se meut lui-même. " Toute réalité de ce genre se divise en deux éléments, l’un moteur, et l’autre mobile ", dit Aristote. L’élément moteur dans l’homme, c’est l’âme. Il faut donc que l’autre élément soit de telle nature qu’il puisse être mis en mouvement. Or la matière première ne peut l’être, parce qu’elle est pure puissance, selon Aristote. Bien plus, tout ce qui est mis en mouvement est un corps. Il doit donc y avoir dans l’homme et dans tout animal un forme substantielle spéciale qui constitue le corps.
3. La hiérarchie des formes s’établit par rapport à la matière première. Un ordre se détermine toujours en fonction d’un certain point de départ. S’il n’y avait pas dans l’homme d’autre forme substantielle que l’âme intellectuelle, mais que celle-ci fût en relation immédiate avec la matière première, elle appartiendrait à la classe des formes les plus imparfaites, car c’est là leur caractéristique.
4. Le corps humain est une combinaison d’éléments. Cette combinaison ne se réalise pas seulement selon leur matière : on n’aurait alors qu’une corruption. Les formes élémentaires doivent donc demeurer dans le corps composé. Mais ce sont des formes substantielles. Il y a donc dans le corps humain d’autres formes en plus de l’âme intellectuelle.
En sens contraire :
pour chaque réalité, il n’y a qu’un être substantiel. Or, c’est la forme substantielle qui donne cet être. Il n’y a donc qu’une forme pour chaque réalité. Dans l’homme, c’est l’âme qui est cette forme. Il ne peut donc y en avoir d’autre en lui que l’âme intellectuelle.
Réponse :
On pourrait supposer que l’âme intellectuelle n’est pas unie au corps comme une forme, mais, selon la théorie platonicienne, qu’elle est seulement cause motrice ; on devrait accorder alors qu’il y a dans l’homme une forme substantielle spéciale qui donnerait son être au corps apte à recevoir de l’âme le mouvement. - Mais si, comme on l’a dit, l’âme intellectuelle est forme du corps, il ne peut y avoir dans l’homme d’autre forme substantielle que cette âme.
Prouvons-le : une forme substantielle se distingue d’une forme accidentelle en ce que cette dernière ne donne pas l’être purement et simplement, mais un certain mode d’être. Ainsi la chaleur ne donne au sujet qu’elle affecte que d’être chaud. Lorsqu’une forme accidentelle est produite, on ne dit pas qu’un être est produit de façon absolue, mais que tel être reçoit telle modalité, telle manière d’être. Inversement, lorsque la forme accidentelle disparaît, il n’y a pas destruction de l’être de façon absolue, mais seulement sous un certain rapport. La forme substantielle, elle, donne l’être absolument. En conséquence, sa présence est cause d’une production pure et simple de l’être, et sa disparition est cause d’une destruction absolue. Ce qui explique l’opinion des anciens " physiciens " ; pour eux la matière première était une réalité en acte : le feu, l’air ou quelque autre élément. Aussi n’admettaient-ils pas qu’il y eût jamais production ou destruction pure et simple, mais que tout devenir était un changement qualitatif. - Si en plus de l’âme intellectuelle, il préexistait dans la matière une forme substantielle quelconque, qui donnerait au sujet de l’âme d’être en acte, il faudrait donc conclure : l’âme ne donne pas l’être de façon absolue ; elle n’est pas une forme substantielle ; il n’y a pas de génération pure et simple, lorsqu’elle disparaît, mais seulement sous un certain rapport. Or tout cela est évidemment faux.
Il faut donc dire qu’il n’y a aucune forme substantielle dans l’homme que l’âme intellectuelle. Celle-ci contient par sa vertu l’âme sensitive et l’âme végétative, mais, de plus, toutes les formes inférieures ; et elle fait à elle seule tout ce que les formes moins parfaites accomplissent dans les autres êtres. - Il faut en dire autant pour l’âme sensitive chez les bêtes, et l’âme végétative dans les plantes, et de façon générale pour toutes les formes plus parfaites, par comparaison avec les imparfaites.
Solutions :
1. Aristote ne dit pas seulement que l’âme est " l’acte d’un corps ", mais " l’acte d’un corps naturel organisé, qui a la vie en puissance ", et que cette puissance " ne rejette pas l’âme hors de soi ". Dans ce que j’appelle corps l’âme est incluse, comme son acte, de même que la chaleur est l’acte de l’objet chaud, et la lumière, l’acte du corps lumineux. Ce qui ne veut pas dire que le corps soit lumineux en dehors de la lumière, mais qu’il est lumineux par la lumière. Et si l’on définit l’âme comme ci-dessus, c’est que l’âme donne à la fois d’être un corps, et d’être organisé, et d’avoir la vie en puissance. L’acte premier (qui est l’être) est en puissance par rapport à l’acte second, ou opération. Mais une puissance de ce genre " ne rejette pas ", c’est-à-dire n’exclut pas de soi l’acte de l’âme.
2. L’âme ne met pas le corps en mouvement par son être, c’est-à-dire en tant qu’elle lui est unie comme une forme, mais par la faculté motrice dont l’activité implique que le corps est déjà réalisé en acte par l’âme. Ainsi, par cette vertu motrice, l’âme est ce qui donne le mouvement, et le corps animé est le mobile.
3. On peut distinguer, en fonction de la matière, différents degrés de perfection : être, vivre, sentir, penser. Or, la forme supérieure surajoutée est toujours plus parfaire que la précédente. Celle qui donne à la matière le premier degré de perfection est la moins parfaite ; celle qui donne à la fois le premier, le deuxième, le troisième et ainsi de suite, est la plus parfaite ; et néanmoins elle s’unit immédiatement à la matière.
4. Pour Avicenne, les formes substantielles des éléments conservent leur intégrité dans le corps mixte et la combinaison des éléments consisterait en un état moyen de leurs qualités contraires. - Mais c’est impossible. Les différentes formes des éléments ne peuvent exister que dans les diverses parties de la matière. Celles-ci impliquent des dimensions quantitatives, sans lesquelles la matière n’est pas divisible. Une telle matière est corporelle. Or, plusieurs corps ne peuvent exister dans le même lieu. Par suite, les éléments du corps mixte seraient distincts par leur position dans l’étendue. Nous n’aurons plus alors une véritable combinaison, qui aboutit à un véritable tout ; ce sera une combinaison apparente, qui consiste en une juxtaposition de parties très petites.
Pour Averroès, les formes des éléments sont, en raison de leur imperfection, intermédiaires entre les formes accidentelles et les formes substantielles. Elles sont susceptibles de plus et de moins. C’est pourquoi l’intensité de leurs qualités diminue dans la combinaison ; elles se trouvent réduites à un état moyen et composent ainsi une seule forme. Mais cette solution est encore moins admissible. L’être substantiel de toute réalité consiste en un degré indivisible d’être. Tout ce qu’on y ajoute ou en retranche amène un changement d’espèce, comme pour les nombres. Une forme substantielle n’est donc pas susceptible de plus ou de moins. Il est d’ailleurs tout aussi impossible d’admettre une réalité intermédiaire entre la substance et l’accident.
La vraie solution est celle d’Aristote : les formes des éléments demeurent dans le composé, non pas en acte, mais virtuellement. Leurs qualités demeurent, quoique atténuées ; c’est en elles que réside la vertu des formes élémentaires. Ce mode de combinaison constitue la disposition propre à recevoir la forme substantielle du corps composé, soit celle d’une pierre, soit celle d’une âme d’espèce quelconque.