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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — À quelle sorte de corps convenait-il que l’âme intellective fût unie ?

Objections :

1. Il semble anormal que l’âme intellectuelle soit unie à un tel corps. En effet, la matière doit être proportionnée à la forme. Or l’âme intellectuelle est une forme incorruptible. Elle ne doit donc pas être unie à un corps corruptible.

2. L’âme intellectuelle est une forme de la plus pure immatérialité. La preuve en est qu’elle possède une opération indépendante de la matière corporelle. Or, plus un corps est subtil, moins il a de matière. L’âme devrait donc être unie au corps le plus subtil, au feu, par exemple, et non pas à un corps mixte, où l’élément terrestre domine.

3. La forme est le principe constitutif de l’espèce. Aussi les espèces différentes ne dérivent-elles pas d’une seule forme. Or l’âme intellectuelle est une forme unique. Elle ne doit donc pas être unie à un corps composé de parties appartenant à des espèces dissemblables.

4. Plus la forme est parfaite, plus son sujet récepteur doit être parfait. Or l’âme intellectuelle est la plus parfaite des âmes. D’autre part les animaux ont le corps pourvu de moyens naturels de protection, par exemple de poils comme vêtement, de sabots comme chaussure ; ils ont aussi des armes naturelles, griffes, défenses, cornes. Il semble donc que l’âme intellectuelle n’aurait pas dû être unie à un corps qui est imparfait puisqu’il est démuni de tels moyens.

En sens contraire :

Aristote définit l’âme : " L’acte d’un corps physique organisé qui a la vie en puissance. "

Réponse :

Ce n’est pas la forme qui est ordonnée à la matière, c’est bien plutôt la matière qui est ordonnée à la forme ; et c’est à la forme de nous expliquer pourquoi la matière est de telle sorte, et non inversement. Or l’âme intellectuelle est, comme on l’a dit, au plus bas degré des substances spirituelles ; car elle n’a pas une connaissance innée de la vérité, comme les anges, mais il faut qu’à l’aide des sens, elle la recueille de la multiplicité des choses, comme le montre Denys. - La nature ne refuse à aucun être le nécessaire. Il fallait donc que l’âme intellectuelle possédât non seulement la faculté de penser, mais encore celle de sentir. Or, le sens ne peut fonctionner sans un organe corporel. Il était donc nécessaire que l’âme intellectuelle fût unie à un corps apte à servir d’organe au sens. Or tous les sens dérivent du toucher, et l’organe du toucher doit présenter une combinaison moyenne des contraires, tels que le chaud et le froid, l’humide et le sec, etc., que le toucher peut percevoir. C’est la raison pour laquelle ce sens est en puissance aux contraires et peut les connaître. Aussi, dans la mesure où l’organe du toucher se rapprochera davantage de cette combinaison moyenne, dans cette mesure même le toucher sera plus fin. Or, l’âme intellectuelle possède au plus haut degré de perfection la faculté de sentir ; car les qualités de l’être inférieur se trouvent sous un mode plus élevé dans l’être supérieur ; c’est Denys qui le dit. Il fallait donc que le corps auquel est unie l’âme intellectuelle soit, parmi tous les autres, celui qui présenterait le plus parfaitement possible cette combinaison moyenne des contraires. - Pour ce motif, l’homme est celui de tous les animaux qui a le toucher le plus fin ; et, parmi les hommes, ceux qui ont le toucher le plus fin sont d’intelligence plus pénétrante. Aristote en donne cet indice : "Ceux qui ont les chairs délicates ont l’esprit délié. "

Solutions :

1. On essaiera peut-être d’éluder cette objection, en disant que le corps humain était incorruptible avant le péché originel. - La réponse paraît insuffisante. Car avant le péché le corps de l’homme fut immortel non par nature, mais par un don de la grâce divine. Dans le cas contraire, il n’aurait pas perdu son immortalité ; pas plus que le démon ne l’a perdue. - La véritable solution est la suivante : nous trouvons deux sortes de condition dans la matière : l’une qui est choisie parce qu’elle proportionne la matière à la forme, l’autre [qui n’est pas choisie] mais qui découle nécessairement de cette première condition. Par exemple, pour obtenir une forme de scie, l’ouvrier choisit du fer, c’est-à-dire une matière qui puisse couper des corps durs ; mais, que les dents de la scie puissent s’émousser et se couvrir de rouille cela tient aux conditions nécessaires de cette matière. De même, il faut à l’âme intellectuelle un corps qui présente une combinaison moyenne d’éléments, mais qu’il soit corruptible, cela tient aux nécessités d’une telle matière. - Si l’on voulait prétendre que Dieu aurait pu se dérober à cette nécessité, il faut répondre avec Saint Augustin, que la structure des réalités physiques ne doit pas être appréciée d’après la puissance divine, mais d’après ce qui convient à la nature des choses. Toutefois, Dieu a apporté un remède à la mort par le don de la grâce.

2. L’âme intellectuelle n’a pas besoin de corps si l’on considère seulement son activité rationnelle, mais en raison des facultés sensibles qui demandent des organes où les éléments soient en proportions égales. Il fallait donc que l’âme intellectuelle fût unie à un corps déterminé, et non pas à un simple élément, ni à un corps composé où il y aurait une quantité excessive de feu ; la combinaison ne serait plus bien proportionnée à cause de la trop grande activité du feu. Mais le corps qui possède cette proportion dans les éléments est d’un degré d’être assez élevé, parce qu’il n’est pas composé de contraires, en quoi il a une certaine ressemblance avec les corps célestes.

3. Les parties du corps des animaux, telles que l’œil, la main, la chair, les os, etc. n’appartiennent pas à une espèce déterminée ; c’est l’animal entier qui est d’une certaine espèce. Aussi ne peut-on dire, à parler rigoureusement, qu’elles sont d’espèces différentes, mais qu’elles correspondent à diverses dispositions. Une telle diversité convient à l’âme intellectuelle : cette âme en effet est une par essence, mais multiple par ses facultés ; et ses opérations différentes demandent des dispositions variées dans le corps auquel elle est unie. C’est pourquoi on observe une plus grande diversité d’organes chez les animaux parfaits que chez les autres, et chez ceux-ci que dans les plantes.

4. L’âme intellectuelle est en puissance à une infinité d’actes, du fait qu’elle peut saisir les essences universelles. Il n’était donc pas possible de lui fixer des jugements instinctifs déterminés, ou même des moyens spéciaux de défense ou de protection, comme c’est le cas pour les animaux, dont la connaissance et l’activité sont déterminées à certaines fins particulières. Au lieu de tous ces instruments, l’homme possède par nature une raison, et la main, qui est " l’organe des organes ", parce qu’elle peut lui fournir des outils d’une infinité de modèles et pour une infinité d’usages.