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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 11 — L’intellect spéculatif et l’intellect pratique sont-ils des puissances différentes ?

Objections :

1. La faculté de connaître et celle de mouvoir appartiennent à des genres différents. Or l’intellect spéculatif ne fait que connaître, et l’intellect pratique met en mouvement. Ce sont donc deux puissances différentes.

2. Une diversité d’objets entraîne une diversité de puissances. Or l’objet de l’intellect spéculatif est le vrai ; celui de l’intellect pratique, le bien. Mais le vrai et le bien sont des notions différentes, on l’a dit plus haut. Donc l’intellect spéculatif et l’intellect pratique sont des puissances différentes.

3. Dans la partie intellectuelle de l’âme, l’intellect pratique a le même rapport avec l’intellect spéculatif, que l’estimative avec l’imagination dans la partie sensible. Mais ces deux dernières se distinguent comme puissances. Et donc aussi les deux intellects.

En sens contraire :

d’après le traité De l’âme, l’intellect spéculatif devient pratique par extension. Or une puissance ne se transforme pas en une autre puissance. Intellect spéculatif et intellect pratique ne sont donc pas des puissances différentes.

Réponse :

Voilà ce qu’il faut dire, et pour la raison suivante. Un élément accidentel dans l’objet qui spécifie une puissance ne la diversifie pas, nous l’avons déjà dit. Il est accidentel à l’objet coloré qu’il soit un homme, qu’il soit grand ou petit ; aussi tout cela est-il saisi par la même puissance de voir. Or, il est accidentel à un objet saisi par l’intelligence qu’il soit ordonné à l’action ou non. Et c’est en cela que diffèrent intellect spéculatif et intellect pratique. L’intellect spéculatif est celui qui, lorsqu’il appréhende quelque chose, ne l’ordonne pas à l’action, mais seulement à la contemplation de la vérité. Au contraire, l’intellect pratique ordonne à l’action ce qu’il appréhende. C’est pourquoi le Philosophe dit que " l’intellect spéculatif diffère du pratique par sa fin ". Aussi l’un et l’autre sont-ils dénommés d’après leur fin : l’un spéculatif, et l’autre pratique, c’est-à-dire opératif .

Solutions :

1. L’intellect pratique est une faculté de mouvement, non en tant qu’il exécute le mouvement, mais en tant qu’il le dirige. Et cela lui appartient en raison de sa façon de connaître.

2. Le vrai et le bien s’impliquent mutuellement. Car le vrai est un bien, sans quoi il ne serait pas désirable ; et le bien est un vrai, autrement il ne serait pas intelligible. Donc, de même que l’objet de l’appétit peut être du vrai en tant qu’il a raison de bien, par exemple lorsque l’on désire connaître la vérité ; de même, l’objet de l’intellect pratique est un bien qui a raison de vrai et, comme tel, peut être ordonné à l’action. En effet l’intellect pratique connaît la vérité, comme l’intellect spéculatif, mais cette vérité connue, il l’ordonne à l’action.

3. Il y a beaucoup de différences d’objet qui peuvent entraîner une distinction dans les puissances sensibles, mais qui n’ont pas le même effet dans les puissances intellectuelles, comme on l’a dit précédemment.