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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — La mémoire est-elle une puissance distincte de l’intelligence ?

Objections :

1. Il semble que la mémoire intellectuelle est une puissance autre que l’intelligence. Car Saint Augustin met dans l’âme : mémoire, intelligence et volonté. Il est clair que la mémoire se distingue de la volonté, et donc aussi de l’intelligence.

2. Les puissances de l’âme sensitive et celles de l’âme intellective se distinguent de la même façon. Or la mémoire sensible est autre chose que le sens. Donc la mémoire intellectuelle est une puissance autre que l’intelligence.

3. Pour Saint Augustin, mémoire, intelligence et volonté sont égales entre elles, et procèdent l’une de l’autre. Ce serait impossible si la mémoire était la même puissance que l’intelligence.

En sens contraire :

Le propre de la mémoire est d’être le trésor des espèces intelligibles, le lieu où elles sont conservées. Or Aristote attribue ce pouvoir à l’intelligence. La mémoire intellectuelle n’est donc pas une autre puissance que l’intelligence.

Réponse :

Comme on l’a dit plus haut, les puissances de l’âme se distinguent d’après la diversité des objets, puisque la nature de chaque puissance consiste dans sa relation à son objet. On a dit également que si quelque puissance est ordonnée par nature à un objet considéré sous son aspect général, il n’y aura pas lieu de diversifier la puissance en fonction des différences particulières de cet objet ; ainsi, la puissance de voir qui est ordonnée à son objet considéré sous l’aspect de coloré, n’a pas à se différencier d’après le blanc et le noir. Or l’intelligence regarde son objet sous l’aspect général de l’être, du fait que l’intellect possible est la faculté de devenir toutes choses. C’est pourquoi aucune différence parmi les choses n’entraîne une distinction de puissances dans l’intellect possible.

Toutefois, l’intellect agent et l’intellect possible se distinguent en tant que puissances. Car, par rapport à un même objet, la puissance active qui met l’objet en acte doit être un principe distinct de la puissance passive qui est modifiée par l’objet en acte. De la sorte, la puissance active est avec son objet dans le rapport d’un être en acte à un être en puissance, tandis que la puissance passive est, au contraire, dans le rapport d’un être en puissance à un être en acte.

Il n’y a donc pas d’autres différences à introduire dans l’intelligence que celles de l’intellect possible et de l’intellect agent. La mémoire n’est donc pas une puissance distincte de l’intelligence ; car il appartient à la même faculté de conserver comme de recevoir.

Solutions :

1. Bien qu’on dise au premier livre des Sentences que mémoire, intelligence et volonté soient trois pouvoirs, ce n’est pas là toutefois la pensée de Saint Augustin, qui déclare expressément " Si l’on conçoit mémoire, intelligence et volonté comme toujours présentes à l’âme, qu’on y pense actuellement ou non, ces facultés paraissent appartenir toutes à la mémoire. Mais j’appelle intelligence la puissance par laquelle nous connaissons actuellement, et j’appelle volonté, l’amour ou dilection qui réunit ce fils à son père. " Il est donc clair que Saint Augustin ne prend pas ces trois termes comme trois puissances : il prend mémoire au sens de conservation habituelle dans l’âme, intelligence au sens d’acte intellectuel, et volonté au sens d’acte de vouloir.

2. Le passé et le présent peuvent être des différences propres qui entretiennent une distinction dans les puissances sensibles, mais non dans les puissances intellectuelles, pour la raison donnée plus haut.

3. L’intelligence procède de la mémoire, comme l’acte procède de l’habitus. Et de cette manière elle lui est égale, mais non comme une puissance à une autre.