Article 1 — L’intelligence est-elle une puissance de l’âme ou son essence ?
Objections :
1. L’intelligence semble être une même réalité que l’esprit. Or l’esprit n’est pas une puissance, mais c’est l’essence de l’âme. " L’esprit, dit Saint Augustin, n’est pas un relatif, mais désigne l’essence. " L’intelligence est donc l’essence de l’âme.
2. Les différents genres des puissances de l’âme s’unissent 2 non en une puissance unique, mais en une commune essence. Or l’appétit et l’intellect sont des puissances différentes 6 et qui s’unissent dans l’esprit. Car Saint Augustin met intelligence et volonté dans l’esprit. Donc l’esprit et l’intelligence sont l’essence même de l’âme, et non des puissances.
3. Saint Grégoire, dans une homélie pour le jour de l’Ascension, dit que " l’homme a l’intelligence comme les anges ". Or les anges sont appelés Esprits et Intelligences. L’esprit et l’intelligence de l’homme ne sont donc pas des puissances de l’âme, mais son essence.
4. Une substance est intellectuelle par le fait qu’elle est immatérielle. Or, c’est par son essence que l’âme est immatérielle. Il semble donc qu’elle soit intellectuelle par son essence.
En sens contraire :
Le Philosophe donne l’intelligence comme une puissance de l’âme.
Réponse :
Il est nécessaire d’affirmer d’après tout ce qui précède, que l’intelligence est une puissance de l’âme et non pas son essence même. Le principe immédiat de l’opération peut être l’essence même de la réalité qui opère, lorsque son opération elle-même est identique à son existence. Il y a en effet même rapport entre une puissance et son opération, considérée comme son acte, qu’entre l’essence et l’existence. Or, en Dieu seul, l’acte de penser est une même chose que l’existence. Donc en Dieu seul l’intelligence est son essence ; dans les autres créatures intellectuelles, l’intelligence n’est qu’une puissance de l’être intelligent.
Solutions :
1. Le terme " sens " signifie tantôt la faculté de sentir, et tantôt l’âme sensitive elle-même. On désigne ainsi l’âme sensitive du nom de sa faculté principale, qui est le sens. De même, l’âme intellectuelle est parfois désignée du nom d’intelligence, l’intelligence étant sa principale puissance. Ainsi dit-on, au traité De l’âme, que l’intelligence est une substance. De semblable façon, Saint Augustin dit que l’âme est esprit, ou bien qu’elle est essence.
2. La puissance appétitive et la puissance intellectuelle sont des genres différents de puissances de l’âme, en raison de la différence des objets. Mais l’appétit correspond en partie au sens, et en partie à l’intelligence, selon qu’il opère soit avec un organe corporel, soit sans organe. L’appétit, en effet, suit le mode de connaissance. En conséquence de cela, Saint Augustin met la volonté dans l’esprit ; Aristote, dans la raison.
3. Il n’y a chez les anges d’autres facultés que l’intelligence, et la volonté qui l’accompagne. Aussi l’ange est-il appelé Esprit ou Intelligence, parce que toute sa puissance consiste en cela. L’âme humaine possède bien d’autres puissances, sensitive, végétative, et donc le cas n’est pas le même.
4. L’immatérialité de la substance intelligente créée n’est pas elle-même son intellect, mais c’est parce qu’elle est immatérielle qu’elle a un intellect. Il n’est donc pas nécessaire que l’intelligence soit la substance de l’âme, mais seulement qu’elle en soit la faculté et la puissance.