Article 12 — La syndérèse est-elle une puissance intellectuelle ?
Objections :
1. Elle paraît être une puissance spéciale distincte des autres. En effet, les réalités qui peuvent être comprises sous une même division semblent appartenir au même genre. Or Saint Jérôme oppose la syndérèse à l’irascible, au concupiscible, au rationnel, qui sont des puissances. La syndérèse en est donc une également.
2. Les opposés sont du même genre. Or syndérèse et sensibilité semblent s’opposer ; car la syndérèse incline toujours au bien, et la sensibilité toujours au mal. C’est pourquoi celle-ci est symbolisée par le serpent, comme le montre Saint Augustin. Il semble donc que la syndérèse soit une puissance, comme la sensibilité.
3. Saint Augustin dit que notre pouvoir naturel de juger a " des règles et des germes de vertus, qui sont certaines et immuables ". C’est ce que nous appelons syndérèse. Puisque les règles immuables de notre jugement appartiennent à la partie supérieure de la raison, la syndérèse paraît être identique à la raison. C’est donc une puissance.
En sens contraire :
" les puissances rationnelles sont capables des contraires ", d’après Aristote. Ce n’est pas le cas de la syndérèse, qui incline au bien seulement. La syndérèse n’est donc pas une puissance. En effet si elle était une puissance, elle devrait être rationnelle, car on ne la trouve pas chez les animaux.
Réponse :
La syndérèse n’est pas une puissance, mais un habitus. Pourtant, certains l’ont considérée comme une puissance supérieure à la raison, et d’autres ont dit que c’était la raison, non comme raison mais comme nature. Pour comprendre qu’elle est un habitus, il faut remarquer, comme on l’a dit plus haut, que le raisonnement humain, étant une sorte de mouvement, procède de la simple appréhension de quelques termes, à savoir de termes naturellement connus sans recherche rationnelle, comme d’un principe immobile ; et qu’il s’achève également dans un acte simple de l’intellect, lorsque nous jugeons, à l’aide de principes naturellement connus, les conclusions trouvées en raisonnant. Mais nous le savons, de même que la raison spéculative travaille sur des connaissances théoriques, ainsi la raison pratique s’attache-t-elle aux vérités qui ont rapport à l’action. De même donc que nous avons naturellement en nous des principes pour l’ordre spéculatif, il en faut aussi pour l’ordre de l’action.
Or, les premiers principes spéculatifs qui sont naturellement en nous n’appartiennent pas à une puissance spéciale, mais à un habitus spécial qui est appelé " l’intelligence des principes ". De même, les principes pratiques que nous possédons par nature ne relèvent pas d’une puissance spéciale, mais d’un habitus naturel distinct, que nous nommons syndérèse. C’est pourquoi l’on dit que la syndérèse incite au bien, et proteste contre le mal, lorsque nous nous mettons, à l’aide des premiers principes pratiques, à la recherche de ce qu’il faut faire, et que nous jugeons ce que nous avons trouvé. Il est donc clair que la syndérèse n’est pas une puissance, mais un habitus naturel.
Solutions :
1. Cette division de Saint Jérôme se rapporte à la distinction des actes, et non à celle des puissances. Or, des actes divers peuvent appartenir à une même puissance.
2. De même l’opposition de la sensibilité et de la syndérèse se rapporte à l’opposition des actes, et non à celle des espèces différentes d’un même genre.
3. Ces raisons immuables sont les premiers principes pratiques, au sujet desquels il n’y a jamais d’erreur. On les attribue à la raison comme puissance, et à la syndérèse comme habitus. En conséquence, nous jugeons naturellement par l’une et par l’autre, c’est-à-dire par la raison et par la syndérèse.