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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — L’intellect agent fait-il partie de l’âme ?

Objections :

1. L’intellect agent a un rôle illuminateur. Mais ce rôle appartient à une réalité supérieure à l’âme. Selon Saint Jean (1, 9) : " Il était la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde. " L’intellect agent n’est donc pas une partie de l’âme.

2. Pour Aristote, on ne peut pas dire que l’intellect agent est tantôt en acte d’intellection et tantôt ne l’est pas. Or cela est vrai de notre âme. L’intellect agent n’en fait donc pas partie.

3. Pour agir, il suffit d’un agent et d’un patient. Si l’intellect possible, principe passif, et l’intellect agent, principe actif, sont l’un et l’autre partie de l’âme, l’homme pourra faire acte d’intelligence quand il voudra, ce qui est évidemment faux. L’intellect agent n’est donc pas une faculté de l’âme.

4. Pour Aristote " l’intellect agent est une substance qui existe en acte ". Or aucun être n’est en acte et en puissance sous le même rapport. Donc, si l’intellect possible, qui est en puissance à tous les intelligibles, est une partie de notre âme, il n’est pas possible que l’intellect agent le soit aussi.

5. Si l’intellect agent fait partie de l’âme, il faut qu’il soit une puissance. Il n’appartient en effet ni à la catégorie " passion " ni à la catégorie " habitus " ; car ni l’un ni l’autre ne peut jouer un rôle actif par rapport aux passivités de l’âme. Au contraire, la passion, c’est l’acte même d’une puissance passive en tant que subie ; l’habitus est ce qui résulte des actes. Or, toute puissance émane de l’essence de l’âme. Ce serait donc aussi le cas pour l’intellect agent. Il ne se trouverait donc pas dans l’âme comme une participation d’une intelligence supérieure à l’homme. Ce qui est inadmissible. L’intellect agent ne fait pas partie de l’âme.

En sens contraire :

Le Philosophe déclare : " Il est nécessaire qu’il y ait dans l’âme ces différences ", que sont l’intellect possible et l’intellect agent.

Réponse :

L’intellect agent dont parle Aristote est quelque chose de l’âme. Voyons, pour l’établir, comment il est nécessaire d’admettre, au-dessus de l’âme intellectuelle de l’homme, une intelligence supérieure qui lui donne la faculté de penser. Car tout être qui participe à une forme, et qui est mobile et imparfait, présuppose l’existence d’un être qui, lui, soit essentiellement cette forme, et qui soit immobile et parfait. Si l’âme humaine est intellectuelle, c’est parce qu’elle participe à la puissance intellectuelle. On peut en donner ce signe qu’elle n’est pas intellectuelle entièrement, mais seulement selon une partie d’elle-même. De plus, elle ne parvient à atteindre la vérité que par mouvements successifs, en raisonnant. Enfin, elle n’a qu’une intelligence imparfaite ; car elle ne comprend pas tout, et même en ce qu’elle comprend, elle passe de la puissance à l’acte. Il doit donc y avoir une intelligence d’un ordre plus élevé qui aide l’âme humaine à comprendre.

Pour certains philosophes, cette intelligence, distincte de l’âme humaine par sa substance, est l’intellect agent qui, comme en éclairant les images, les rend intelligibles en acte. Mais, à supposer qu’il existe un tel intellect agent séparé, il faut néanmoins dans l’âme une puissance dérivée de cette intelligence supérieure, et par laquelle l’âme fasse passer l’intelligible à l’acte. C’est la même chose dans les êtres de la nature arrivés à leur perfection : en plus des causes universelles, il y a en chacun de ces êtres leurs vertus propres, dérivées de ces causes. Ce n’est pas en effet le soleil seul qui engendre l’homme : il y a dans l’homme une puissance génératrice qui lui est propre ; et de même dans tous les animaux parfaits. Or, il n’y a rien de plus parfait parmi les êtres de la nature que l’âme humaine. Elle doit donc avoir en elle-même une puissance dérivée de l’intelligence supérieure, au moyen de laquelle elle puisse illuminer les images.

Et cela, nous le connaissons expérimentalement quand nous nous percevons dans l’acte d’abstraire les formes universelles à partir des conditions particulières, ce qui est rendre actuels les intelligibles. Or, aucune action ne peut être attribuée à une réalité sans un principe qui soit en elle par essence, nous venons de le dire à propos de l’intellect possible. Il faut donc que le pouvoir qui est principe de l’abstraction soit quelque chose de l’âme humaine. Voilà pourquoi Aristote a comparé l’intellect agent à la lumière qui est une qualité reçue dans l’air. Platon, lui, a comparé au soleil l’intelligence séparée qui laisse une impression en nos âmes, au dire de Thémistius.

Mais l’intelligence séparée, selon l’enseignement de notre foi, est Dieu lui-même, créateur de l’âme, le seul objet de sa béatitude, comme on le dira par la suite. C’est donc par lui que l’âme humaine participe de la lumière intellectuelle, selon le Psaume (4, 7) : " Elle est marquée sur nous, la lumière de ta face, Seigneur. "

Solutions :

1. Cette lumière véritable illumine comme une cause universelle, dont l’âme humaine reçoit une puissance particulière.

2. Ces paroles du Philosophe ne se rapportent pas à l’intellect agent, mais à l’intelligence en acte. Il avait dit auparavant : " La connaissance en acte est identique à la chose connue. " Ou, si on les applique à l’intellect agent, cela veut dire qu’il ne dépend pas de cet intellect que tantôt l’on pense et tantôt l’on ne pense pas : cela dépend de l’intellect possible.

3. Si l’intellect agent était pour l’intellect possible comme un objet qui agit sur une puissance, - par exemple, l’objet visible en acte pour la faculté de voir, - la conséquence serait que nous comprendrions tout immédiatement ; car l’intellect agent est le principe qui rend intelligible. En fait, il n’est pas l’objet de l’intellect possible, mais il lui donne un objet en acte. Cela exige non seulement la présence de l’intellect agent, mais encore celle des images, et un état favorable des puissances sensibles, et encore l’exercice d’une activité intellectuelle ; en effet, au moyen d’une seule idée, on peut former d’autres idées, des propositions avec des termes et des conclusions à l’aide des premiers principes. Toutefois, pour une telle activité, il est indifférent que l’intellect agent soit une partie de l’âme, ou une substance séparée.

4. L’âme intellectuelle est bien une substance immatérielle en acte, mais elle est en puissance aux formes intelligibles des choses. Les images, au contraire, sont bien des représentations actuelles de certaines natures, mais elles ne sont immatérielles qu’en puissance. Aussi rien n’empêche-t-il qu’une même âme, étant immatérielle en acte, possède une faculté qui rende les objets immatériels en acte en les abstrayant des conditions de la matière individuelle, faculté qu’on appelle intellect agent ; et une autre faculté qui reçoive ces mêmes formes intelligibles, et qu’on appelle intellect possible parce qu’il est en puissance sous ce rapport.

5. L’essence de l’âme étant immatérielle et créée par l’Intelligence suprême, rien n’empêche que la faculté qui est une participation de cette intelligence suprême, et qui est le pouvoir d’abstraire de la matière, procède de cette même essence, tout comme les autres puissances.