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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Faut-il admettre l’existence d’un intellect agent ?

Objections :

1. Cela semble inutile, car il y a le même rapport entre l’intelligence et l’intelligible qu’entre le sens et le sensible. Le sens étant en puissance à son objet, on n’admet pas de sens actif, mais seulement un sens passif. Or, notre intelligence est en puissance à l’intelligible. Il ne parait donc pas nécessaire d’admettre un intellect agent, mais seulement un intellect possible.

2. On pourrait dire qu’il y a pour le sens un principe actif, comme la lumière. Cependant la lumière n’est requise dans la vision qu’afin de rendre le milieu transparent en acte ; car c’est la couleur elle-même qui modifie le milieu transparent. Mais dans l’opération intellectuelle, il n’y a pas de milieu qui doive être mis en acte. Il n’est donc pas nécessaire d’admettre un intellect agent.

3. La ressemblance de l’agent est reçue dans le patient selon le mode d’être de ce dernier. Mais l’intellect possible est une faculté immatérielle. Il lui suffit donc de son immatérialité pour qu’il reçoive immatériellement les formes des choses. Or, par là même qu’elle est immatérielle, une forme est intelligible en acte. Il n’est donc nullement nécessaire d’admettre un intellect agent chargé de rendre les espèces intelligibles en acte.

En sens contraire :

Le Philosophe affirme : " comme en toute nature, il y a dans l’âme un principe par lequel elle peut devenir toutes choses, et un principe par lequel elle peut les faire. " Il faut donc reconnaître l’existence d’un intellect agent.

Réponse :

Selon Platon, un intellect agent n’était nullement nécessaire pour rendre l’objet intelligible en acte ; seulement peut-être pour donner la lumière intellectuelle à celui qui pense comme on le dira plus loin. Platon affirmait en effet que les formes des réalités naturelles subsistent sans matière, et par conséquent qu’elles sont intelligibles en acte, car cela dépend de l’immatérialité. Ces formes, il les appelait " idées ". Et c’est, d’après lui, par une participation à ces idées que d’une part la matière des corps est informée, ce qui donne aux individus d’exister dans leurs genres et espèces ; et de l’autre, nos intelligences, ce qui leur donne de connaître les genres et les espèces des choses.

Mais Aristote n’admettait pas que les formes des réalités physiques puissent subsister sans matière. Par conséquent, les formes des choses sensibles que nous connaissons ne sont pas actuellement intelligibles. Or rien ne passe de la puissance à l’acte sinon par un être en acte, tel le sens par rapport au sensible. Il fallait donc supposer dans l’intelligence une faculté qui puisse mettre en acte les objets intelligibles, en abstrayant les idées des conditions de la matière. D’où la nécessité de l’intellect agent.

Solutions :

1. Les objets sensibles sont en acte hors de l’âme ; il n’est donc pas besoin de supposer un sens agent. En somme, toutes les puissances végétatives sont actives ; toutes les puissances sensibles sont passives ; mais dans l’intelligence, il y a un principe actif et un principe passif.

2. Il y a deux opinions sur le rôle de la lumière. Selon les uns, la vue requiert la lumière pour que les couleurs soient visibles en acte. Parallèlement, l’intellect agent est requis dans l’intellection pour accomplir la même fonction que la lumière dans l’acte de voir. Selon d’autres, il faut la lumière non pour rendre visibles les couleurs, mais pour rendre le " milieu " lumineux en acte. C’est l’opinion d’Averroès, dans son commentaire du traité de l’Âme. En ce sens, l’analogie aristotélicienne de l’intellect agent avec la lumière doit se comprendre ainsi : l’un est nécessaire pour l’intellection comme l’autre pour la vision, mais non avec un rôle identique.

3. Étant donné un agent, il est bien vrai que sa ressemblance est reçue sous des modes divers selon les dispositions de chaque sujet. Mais, s’il n’existe pas préalablement, la disposition du sujet récepteur n’a aucun effet. Or l’intelligible en acte n’est pas donné dans la réalité, au moins quand il s’agit de la nature même des réalités sensibles qui ne subsistent pas en dehors de la matière. Aussi ne suffirait-il pas, pour l’acte de penser, de l’immatérialité de l’intellect possible, s’il n’y avait pas d’intellect agent, capable de rendre les objets intelligibles en acte par le moyen de l’abstraction.