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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 9 — La raison supérieure et la raison inférieure sont-elles des puissances différentes ?

Objections :

1. D’après Saint Augustin, l’image de la Trinité se trouve dans la partie supérieure de l’âme, non dans la partie inférieure. Or les parties de l’âme, ce sont ses puissances. Il faut distinguer la raison supérieure et la raison inférieure comme deux puissances.

2. Aucune réalité ne procède d’elle-même. Mais la raison inférieure procède de la raison supérieure, elle est réglée et dirigée par elle. Ce sont donc deux puissances différentes.

3. Pour Aristote, la science par laquelle l’âme connaît les vérités nécessaires est un autre principe, une autre partie de l’âme, que l’opinion ou cette sorte de raisonnement par quoi elle connaît les vérités contingentes. Ce qu’il prouve ainsi : " Lorsque des choses sont de genre différent, c’est une partie de l’âme de genre différent qui leur est ordonnée. " Mais contingent et nécessaire sont de genre différent, comme corruptible et incorruptible. Or, étant donné l’identité du nécessaire et de l’éternel, du temporel et du contingent, il parait bien qu’il y a identité entre le " pouvoir de science " d’Aristote et la partie supérieure de la raison, qui d’après Saint Augustin vise " à considérer et consulter l’éternel ", et de même entre le pouvoir " d’opinion " et " de raisonnement " et la raison inférieure, qui, toujours d’après Saint Augustin est ordonnée à l’organisation des choses temporelles. Ces deux raisons sont donc des puissances distinctes.

4. Saint Jean Damascène dit que " l’opinion est formée par l’imagination. Ensuite l’esprit, jugeant si l’opinion est vraie ou fausse, discerne la vérité ; c’est pourquoi mens (esprit) vient de metiendo (mesurant). L’intelligence a donc rapport aux choses dont il y a jugement et détermination vraies. " Ainsi donc, le pouvoir d’opinion, qui est la raison inférieure, est distinct de l’esprit et de l’intelligence, par quoi nous pouvons désigner la raison supérieure.

En sens contraire :

selon Saint Augustin, raison supérieure et raison inférieure ne se distinguent que par leurs fonctions. Elles ne sont donc pas deux puissances.

Réponse :

Raison supérieure et raison inférieure, au sens où Saint Augustin les prend, ne peuvent en aucune façon être deux puissances de l’âme. Il définit la première : celle qui est ordonnée à considérer et à consulter les vérités éternelles. " Considérer " en tant qu’on les contemple en elles-mêmes ; " consulter ", en tant qu’on y prend des règles pour l’action. La raison inférieure est définie : celle qui s’occupe des choses temporelles. Or, le rapport du temporel à l’éternel, du point de vue de notre connaissance, c’est que l’un est le moyen de connaître l’autre. Dans l’ordre d’invention, nous parvenons par les choses temporelles à la connaissance des éternelles. Comme dit

Saint Paul (Rm 1, 20) : " Les perfections invisibles de Dieu sont rendues visibles à l’intelligence par le moyen de ses œuvres. " Mais dans l’ordre du jugement, nous jugeons des choses temporelles d’après les vérités éternelles déjà connues, et nous les ordonnons d’après elles.

Or, il peut arriver qu’un moyen employé, et le terme auquel on arrive par ce moyen, appartiennent à des habitus spirituels différents ; ainsi les premiers principes indémontrables appartiennent à l’habitus d’intelligence, et les conclusions déduites de ces principes, à l’habitus de science. C’est pourquoi, à partir des principes de la géométrie, on peut former des conclusions pour une autre science, comme la perspective. Mais le moyen et le terme relèvent de la même puissance, qui est la raison. En effet, l’acte de la raison est comme un mouvement qui passe de l’un à l’autre ; or, c’est le même mobile qui, franchissant l’espace intermédiaire, parvient au terme.

Par conséquent, raison supérieure et raison inférieure ne sont qu’une seule et même puissance. Mais, d’après Saint Augustin, elles se distinguent par leurs fonctions et par divers habitus. Car on attribue la sagesse à la raison supérieure, et la science à la raison inférieure.

Solutions :

1. On peut parler de partie selon n’importe quel principe de partition. Mais en tant que la raison se divise d’après des fonctions diverses, on peut dire que raison supérieure et raison inférieure sont des divisions de l’âme ; mais non pas en tant qu’elles seraient des puissances diverses.

2. On dit que la raison inférieure procède de la raison supérieure ou est réglée par elle, parce que les principes dont se sert l’inférieure sont déduits des principes de la supérieure, et sont dirigés par eux.

3. La " science " dont parle le Philosophe, n’est pas identique à la raison supérieure. Car on découvre des vérités nécessaires même dans les choses temporelles, objet de la physique et des mathématiques. L’opinion, le raisonnement non scientifique, à moins d’extension que la raison inférieure. Car il n’a rapport qu’aux choses contingentes. - Cependant on ne peut pas dire de façon absolue qu’il y ait une puissance par laquelle l’intellect connaît les choses nécessaires, et une autre puissance par laquelle il connaît les choses contingentes ; car il les connaît sous la même raison objective, c’est-à-dire sous la raison d’être et de vrai. En conséquence, il connaît parfaitement les êtres nécessaires, qui sont parfaits sous le rapport de la vérité ; il atteint leur essence, et, par elle, démontre leurs propriétés essentielles. Quant aux être contingents, il les connaît imparfaitement, parce qu’ils sont imparfaits sous le rapport de l’être et de la vérité. Le parfait et l’imparfait en acte ne peuvent causer une diversité de puissances, mais ils causent des actes divers par leurs modes, et donc divers principes d’action et divers habitus. Si le Philosophe a distingué deux parties dans l’âme, le " pouvoir de science " et le " pouvoir d’opinion ", ce n’est pas qu’ils forment deux puissances, mais parce qu’ils se distinguent par une aptitude spéciale à acquérir des habitus divers, ce qu’Aristote cherche justement à établir en cet endroit. Bien que contingent et nécessaire diffèrent par le genre, ils se confondent cependant sous l’aspect universel d’être, qui est l’objet de l’intelligence, et auquel ils se réfèrent respectivement comme le parfait et l’imparfait.

4. Cette distinction du Damascène s’applique à la diversité des actes, et non à celle des puissances. L’opinion est un acte de l’intelligence qui se porte vers l’un des termes d’une opposition contradictoire, avec la crainte que l’autre ne soit vrai. juger, ou mesurer (mensurare) est un acte de l’intelligence appliquant des principes certains à l’examen de propositions données. D’où le nom de mens. Comprendre enfin, c’est adhérer à ce qui a été jugé en l’approuvant.