Article 8 — La raison se distingue-t-elle de l’intelligence ?
Objections :
1. Cette distinction paraît réelle. Le traité De l’esprit et de l’âme s’exprime ainsi : " Si nous allons des puissances inférieures aux supérieures, d’abord se présente à nous le sens, puis l’imagination, puis la raison, puis l’intelligence. " La raison se distingue donc de l’intelligence comme l’imagination se distingue de la raison.
2. Boèce dit que l’intelligence est avec la raison dans le même rapport que l’éternité avec le temps. Mais il n’appartient pas au même pouvoir d’être à la fois dans l’éternité et dans le temps. La raison n’est donc pas la même puissance que l’intelligence.
3. L’homme possède l’intelligence comme les anges, et le sens comme les animaux. Mais la raison qui est propre à l’homme, et pour laquelle il est appelé animal raisonnable, est une puissance autre que le sens. Donc, pour le même motif, la raison est une puissance autre que l’intelligence qui convient en propre aux anges, et pour laquelle ils sont appelés des êtres intellectuels.
En sens contraire :
Saint Augustin nous dit : "Le principe par lequel l’homme surpasse les animaux irrationnels c’est la raison, l’esprit, ou l’intelligence, ou comme on voudra l’appeler. " Raison, esprit et intelligence sont donc une seule puissance.
Réponse :
La raison et l’intelligence ne peuvent être dans l’homme des puissances différentes. On le verra clairement si l’on considère l’acte de l’une et de l’autre. Faire acte d’intelligence, c’est simplement saisir la vérité intelligible. Raisonner, c’est aller d’un objet d’intelligence à un autre, en vue de saisir la vérité intelligible. Aussi les anges, qui possèdent parfaitement cette connaissance en vertu de leur nature, n’ont-ils pas besoin d’aller d’un élément intelligible à un autre ; ils saisissent la vérité des choses par une intuition simple, et non d’une manière discursive, selon Denys. Mais les hommes parviennent à connaître la vérité en allant d’un point à un autre ; aussi sont-ils appelés des êtres rationnels. Le raisonnement est donc à l’intuition intellectuelle ce que le mouvement est au repos, ou l’acquisition à la possession : l’un appartient à l’être parfait, l’autre à l’imparfait. Mais du fait que le mouvement procède toujours de l’immobile et se termine au repos, le raisonnement humain procède, par la méthode de recherche ou d’invention, de quelques connaissances intellectuelles simples, les premiers principes ; ensuite, par la voie du jugement, il retourne de nouveau vers ces premiers principes, à la lumière desquels il vérifie les résultats de sa découverte.
Or il est évident que le repos et le mouvement ne sont pas rapportés à des puissances diverses, mais à une puissance unique, même dans les êtres de la nature. Car c’est par la même impulsion de nature qu’un être est mis en mouvement vers un lieu donné et qu’il s’y arrête. Ce sera plus vrai encore des actes de l’intelligence et de la raison. Il est donc évident que chez l’homme elles sont une même puissance.
Solutions :
1. Cette énumération est fondée sur l’ordre des actes, non sur la distinction des puissances. Toutefois, le livre cité n’a pas grande autorité.
2. La solution est claire si l’on se reporte à notre réponse. On compare l’éternité au temps comme l’immobile au mobile. C’est pourquoi Boèce a comparé l’intelligence à l’éternité, la raison au temps.
3. Les autres animaux sont tellement inférieurs à l’homme qu’ils ne peuvent atteindre à la connaissance de la vérité que cherche la raison. L’homme atteint à la vérité intelligible que les anges connaissent, mais imparfaitement. C’est pourquoi le pouvoir de connaître qu’ont les anges n’est pas d’un autre genre que celui de la raison, mais il est à son égard comme le parfait à l’égard de l’imparfait.