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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L’appétit est-il une puissance spéciale ?

Objections :

1. Il n’y a pas lieu d’assigner une puissance spéciale pour ce qui est commun aux êtres animés et inanimés. Mais l’appétence est commune aux uns et aux autres. Car le bien est " ce que toutes choses désirent ". L’appétit n’est donc pas une puissance spéciale.

2. Les puissances se distinguent d’après les objets. Or, c’est la même réalité que nous connaissons et que nous désirons. Il ne doit donc pas y avoir de faculté appétitive distincte de la faculté de connaître.

3. Ce qui est commun ne se distingue pas par opposition à ce qui est propre. Or, toute puissance de l’âme aspire à un bien particulier désirable, à savoir l’objet qui lui convient. Donc, par rapport à cet objet qu’est le désirable en général, il ne faut pas distinguer de puissance spéciale, qui serait la puissance appétitive.

En sens contraire :

Le Philosophe distingue la puissance appétitive des autres puissances. De même, Saint Jean Damascène l’oppose aux facultés de connaissance.

Réponse :

Il est nécessaire d’admettre dans l’âme une puissance appétitive. Pour l’établir, nous devons considérer que toute forme est suivie d’une inclination. Par exemple, le feu en vertu de sa forme tend à monter et à engendrer un effet semblable à lui. Or, chez les êtres connaissants, la forme est d’une perfection plus grande que chez les non-connaissants. La forme d’un non-connaissant le détermine à un seul être qui lui est propre et qui est son être naturel. De cette forme naturelle découle par nature une inclination qu’on nomme appétit naturel. Chez les êtres connaissants, chacun est déterminé dans son être propre par sa forme naturelle, mais cela n’empêche pas qu’il reçoive les espèces des autres réalités ; ainsi le sens, les espèces de tous les sensibles, et l’intelligence, celles de tous les intelligibles. Si bien que l’âme humaine devient en quelque façon toutes choses, par le sens et par l’intelligence ; en cela les êtres connaissants ressemblent, pour ainsi dire, à Dieu, " en qui toute réalité préexiste ", selon Denys.

De même donc que les formes des êtres connaissants ont une perfection supérieure à celle des simples formes naturelles, ainsi faut-il que leur inclination soit supérieure à l’inclination appelée appétit naturel. Et cette inclination supérieure appartient à la faculté appétitive de l’âme : par elle l’animal peut tendre vers ce qu’il connaît, et non pas seulement vers les fins auxquelles l’incline sa forme naturelle. Il est donc nécessaire d’admettre dans l’âme une faculté appétitive.

Solutions :

1. On trouve chez les êtres doués de connaissance une appétence supérieure à celle qui est commune à tous les êtres. Et c’est pourquoi il faut qu’il y ait pour cela dans l’âme une puissance déterminée.

2. Ce qui est connu est une même réalité que ce qui est désiré, mais sous une autre formalité : il est connu comme être sensible ou intelligible, il est désiré comme bon ou convenable. Pour admettre des puissances diverses, il faut une diversité d’objets formels, non d’objets matériels.

3. Toute puissance de l’âme est une forme, une nature. Elle a son inclination naturelle dans un sens donné. Aussi chacune des puissances désire-t-elle l’objet qui lui convient par un appétit naturel. Mais au-dessus de cela, il y a l’appétit de l’animal, consécutif à la connaissance : il est le principe du mouvement affectif qui se porte sur un objet non parce que convenant à telle puissance particulière, comme la vision convient à la vue et l’audition à l’ouïe, mais parce que convenant absolument à l’animal.