TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — Notre intellect connaît-il par composition et division ?

Objections :

1. Il ne semble pas, car pour qu’il y ait composition ou division, il faut plusieurs éléments. Or l’intellect ne peut comprendre plusieurs choses à la fois. Il ne peut donc connaître en composant et en divisant.

2. Toute composition ou division implique le temps : présent, passé ou futur. Or l’intellect abstrait du temps, comme de toutes les autres conditions particulières. Il ne connaît donc pas par composition et division.

3. L’intellect comprend en s’assimilant aux choses. Mais composition et division ne sont rien dans les choses. On n’y trouve en effet que la chose, exprimée par le prédicat et le sujet, qui n’est qu’une seule et même réalité si le jugement est vrai. L’homme est vraiment cet être qui est animal. Donc l’intellect ne compose ni ne divise.

En sens contraire :

Les mots expriment les conceptions de l’intelligence, dit le Philosophe. Mais dans le langage, il y a composition et division, comme on le voit dans les propositions affirmatives et négatives. Donc l’intelligence compose et divise.

Réponse :

Il est nécessaire à l’intellect humain de procéder par composition et division. Puisqu’il passe de la puissance à l’acte, il ressemble aux êtres soumis à la génération, qui n’ont pas immédiatement toute leur perfection, mais l’acquièrent de façon successive. Pareillement, l’intellect humain n’obtient pas dès la première appréhension la connaissance parfaite d’une réalité ; il en connaît d’abord quelque chose, par exemple la quiddité qui est l’objet premier et propre de l’intellect, puis les propriétés, les accidents, les manières d’être qui entourent l’essence de cette réalité. Et à cause de cela, il est nécessaire à l’intellect d’unir les éléments connus, ou de les séparer, et ensuite, de cette composition ou division, de passer à une autre, ce qui est raisonner.

L’intellect angélique et l’intellect divin sont comme les réalités incorruptibles, qui ont toute leur perfection dès le principe. Aussi ont-ils immédiatement la connaissance totale d’une réalité. En connaissant la quiddité, ils savent donc en même temps tout ce que nous pouvons atteindre par composition, division et raisonnement. - C’est pourquoi l’intellect humain connaît au moyen de ces opérations ; les intellects divin et angélique les connaissent, non pas en les pratiquant, mais par l’intelligence de la simple quiddité.

Solutions :

1. L’intellect compose et divise au moyen d’une différence ou d’une relation. Aussi connaît-il beaucoup de choses en composant et divisant, comme lorsqu’il connaît les différences et les relations entre les choses.

2. L’intellect abstrait des images et cependant ne comprend en acte qu’en se tournant vers les images. A cause de cela, comme on l’a dit précédemment, le temps affecte l’acte intellectuel de composition et de division.

3. La ressemblance de la réalité est reçue dans l’intelligence selon le mode de cette puissance, et non selon le mode de la réalité. Au jugement affirmatif ou négatif de l’intelligence correspond bien quelque chose dans le réel, mais cela ne se trouve pas de la même manière dans le réel que dans l’intelligence. L’objet propre de l’intelligence humaine est en effet la quiddité de la chose matérielle, perçue par le sens et l’imagination. Or il y a deux modes de composition dans la chose matérielle. D’abord, celle de la forme avec la matière ; à cela correspond dans l’intelligence la composition selon laquelle un tout universel est attribué à sa partie. Car le genre se prend de la matière commune ; la différence spécifique, de la forme ; le particulier, de la matière individuelle. Le second mode de composition est celui de l’accident à son sujet. A cette composition dans les choses correspond dans l’intelligence l’attribution de l’accident au sujet, par exemple : " l’homme est blanc ". - Toutefois la composition dans l’intelligence diffère de la composition réelle. Car les éléments qui entrent en composition dans la réalité sont divers, tandis que la composition par l’intelligence est le signe de l’identité des éléments qu’on réunit. Car l’intelligence ne compose pas de telle sorte qu’elle affirme : l’homme est la blancheur ; elle dit : l’homme est blanc, c’est-à-dire : est-ce qui possède la blancheur ; or, ce qui est homme et ce qui a la blancheur est identique par son sujet. Pareillement, dans la composition de la matière et de la forme " animal " désigne ce qui a la nature sensible ; " rationnel ", ce qui a la nature intellectuelle ; " homme " ce qui a l’un et l’autre ; " Socrate ", ce qui a tout cela dans une matière individuelle. Et d’après cette identité, notre intelligence unit un terme à un autre par l’acte d’attribution.