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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 8 — Notre intellect connaît-il l’indivisible avant le divisible ?

Objections :

1. Il semble que l’intellect connaisse d’abord l’indivisible, car, selon Aristote " nous arrivons à l’intelligence et à la science par la connaissance des principes et des éléments ". Or les indivisibles jouent ce rôle par rapport aux divisibles. Les indivisibles sont donc connus d’abord.

2. Les éléments d’une définition sont connus avant elle. Car " la définition se forme d’éléments antérieurs et plus connus ", dit Aristote. Or l’indivisible est mis dans la définition de la ligne : " La ligne, dit Euclide, est une longueur sans largeur, dont les extrêmes sont deux points. " Et l’unité est mise dans la définition du nombre : " Le nombre, dit Aristote, est une multitude mesurée par l’unité. " Notre intelligence connaît donc d’abord l’indivisible.

3. " Le semblable est connu par le semblable. " Or l’indivisible ressemble davantage à l’intelligence que le divisible. Car " l’intellect est simple ", dit Aristote. L’intelligence connaît donc d’abord l’indivisible.

En sens contraire :

il est dit au traité De l’Âme que l’indivisible est manifesté à l’intelligence de la même manière que la privation. Or la privation est connue en second lieu. Et donc aussi l’indivisible.

Réponse :

L’objet de notre intellect, dans la vie présente, est la quiddité de la réalité matérielle qu’il abstrait des images. Étant donné que ce qui est premièrement et directement connu par une faculté de connaissance est son objet propre, nous pouvons considérer dans quel ordre nous connaissons l’indivisible, d’après son rapport à cette quiddité. Or, l’indivisible se prend de trois manières, d’après le traité De l’Âme. 1° À la manière du continu, qui est indivisé en acte, bien qu’il soit divisible en puissance. Et cet indivisible est connu par nous avant sa division, qui est la division en parties. Car la connaissance confuse est, comme on l’a dit, antérieure à la connaissance distincte. - 2° Il y a l’indivisible de l’espèce ; par exemple, l’idée de l’homme est quelque chose d’indivisible. Là encore nous connaissons l’indivisible avant la division en parties logiques, comme on l’a dit précédemment ; et aussi avant que l’intelligence ne compose ou ne divise, en affirmant ou en niant. La raison en est que l’intelligence connaît ces deux sortes d’indivisible, comme son propre objet. - 3° On appelle indivisible une réalité qui l’est absolument, comme le point et l’unité, qui ne sont divisés ni en acte ni en puissance. Et cet indivisible-là est connu en second lieu, par privation de ce qui est divisible. Le point est ainsi défini d’une manière privative " ce qui n’a pas de parties " ; de même l’essence de l’un est qu’il est indivisible, selon Aristote. Et cela, parce qu’un indivisible de cette sorte présente une certaine opposition à la réalité corporelle dont l’intelligence saisit premièrement et directement la quiddité.

Mais si notre intellect accomplissait son acte par une participation des indivisibles séparés, selon la doctrine platonicienne, il s’ensuivrait que ces indivisibles seraient connus d’abord. Car dans cette doctrine, c’est de ces principes premiers que les choses participent d’abord.

Solutions :

1. Quand on acquiert la science, on ne commence pas toujours par les principes et les éléments. Parfois nous progressons des effets sensibles à la connaissance des principes et des causes intelligibles. Mais quand la science est achevée, la science des effets dépend toujours de la connaissance des principes et des éléments. Car, selon l’expression d’Aristote au même endroit, " nous pensons savoir lorsque nous pouvons ramener les effets à leur cause ".

2. On ne se sert pas du point pour définir une ligne quelconque ; il est clair en effet que dans une ligne infinie, ou même dans une ligne circulaire, il n’y a de point qu’en puissance. Mais Euclide donne la définition de la ligne droite finie ; et, par suite, il emploie le point à définir la ligne, comme la limite à définir le limité. - Quant à l’unité, elle est la mesure du nombre, et c’est pourquoi elle est employée à définir le nombre mesuré. Elle n’est pas mise dans la définition du divisible ; c’est bien plutôt le contraire.

3. La similitude par laquelle nous pensons est l’espèce intelligible de l’objet connu dans le connaissant. Si quelque chose est connu d’abord, ce n’est donc pas en raison d’une ressemblance de nature avec la faculté connaissante, mais à cause du rapport de convenance entre la puissance et son objet ; autrement la vue connaîtrait l’ouïe mieux qu’elle ne connaît la couleur.