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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 8 — Les âmes séparées connaissent-elles ce qui se passe ici-bas ?

Objections :

1. Il semble bien, car si les âmes séparées ne savaient pas ce qui se passe ici-bas, elles n’en auraient pas souci. Or elles s’en préoccupent, comme le montre ce passage de Saint Luc (16, 28) : " J’ai cinq frères. Que Lazare les avertisse, afin qu’ils ne viennent pas eux aussi dans ce lieu de supplice. " Les âmes séparées connaissent donc ce qui se passe ici-bas.

2. Il arrive fréquemment que les morts apparaissent aux vivants, soit pendant le sommeil soit pendant la veille, et les avertissent au sujet des événements terrestres. Ainsi Samuel apparut à Saül (1 S 28, 11). Ce serait impossible s’ils ne savaient pas ce qui se passe ici-bas. Donc ils le savent.

3. Les âmes séparées savent ce qui arrive chez elles. Si donc elles ne connaissaient pas ce qui arrive chez nous, c’est que la distance spatiale les empêcherait de connaître ; or, on vient de le nier.

En sens contraire :

il est dit dans Job (14, 2 1) : " Que ses enfants soient honorés ou méprisés, l’homme, n’en saura rien. "

Réponse :

Si l’on parle de la connaissance naturelle, dont il s’agit maintenant, les âmes des morts ne savent pas ce qui se passe ici-bas. On peut en trouver la raison dans ce qui a été dit e : l’âme séparée connaît les singuliers pour autant qu’elle a un certain rapport avec eux, soit à cause d’une trace laissée par une connaissance ou une affection de la vie antérieure, soit à cause d’une disposition divine. Or les âmes des morts, d’après le plan divin, et d’après leur manière d’exister, sont séparées de la société des vivants, et agrégées à la société des substances spirituelles, qui sont sans corps. C’est pourquoi elles ignorent ce qui se fait parmi nous. Saint Grégoire en donne cette raison : " Les morts ne savent pas comment est organisée la vie de ceux qui vivent dans la chair après eux ; car la vie de l’esprit est bien différente de la vie de la chair ; et de même que les êtres corporels et les êtres incorporels diffèrent par le genre, ainsi se distinguent-ils par la connaissance. " Et Saint Augustin semble exprimer la même idée quand il écrit : " Les âmes des morts ne sont pas présentes aux événements des vivants. "

Mais si l’on parle des âmes des bienheureux, il semble que Saint Grégoire et Saint Augustin diffèrent d’opinion. Car Saint Grégoire ajoute : " Il ne faut pas cependant penser la même chose au sujet des âmes saintes, car pour celles qui voient en elles-mêmes la clarté du Dieu tout-puissant, il ne faut pas croire du tout qu’il puisse y avoir en dehors d’elles quelque chose qu’elles ignorent. " - Tandis que Saint Augustin dit expressément dans l’ouvrage cité : " Les morts, même saints, ne savent pas ce que font les vivants, et leurs enfants. " Passage qui se retrouve dans la glose sur ce texte d’Isaïe (63,16) : " Abraham nous ignore. " Et Saint Augustin confirme son dire par ce fait que sa mère ne le visitait pas, ni ne le consolait dans ses tristesses comme elle le faisait quand elle vivait ; et il n’est pas probable qu’une vie plus heureuse l’ait rendue plus insensible ; et par ce fait encore que le Seigneur avait promis au roi Josias qu’il mourrait avant de voir les malheurs qui devaient arriver à son peuple (2 R 22, 20). - Mais

Saint Augustin hésite ; aussi avait-il écrit précédemment : " Que chacun prenne ce que je dis, comme il voudra. " Tandis que Saint Grégoire est affirmatif ; on le voit à l’expression : " Il ne faut pas croire du tout... "

Il semble plutôt cependant, selon la pensée de Saint Grégoire, que les âmes des saints qui voient Dieu connaissent tous les événements actuels d’ici-bas. Elles sont en effet égales aux anges, de qui Saint Augustin affirme qu’ils n’ignorent pas ce qui arrive chez les vivants. Mais, parce que les âmes des saints sont en union très parfaite avec la justice divine, elles ne s’attristent pas, ni ne se mêlent des affaires des vivants, sauf lorsqu’une disposition de cette justice l’exige.

Solutions :

1. Les âmes des morts peuvent avoir souci des affaires des vivants, même si elles ignorent leur état ; de même avons-nous le souci des morts, en offrant pour eux des suffrages, quoique leur état nous soit inconnu. - Elles peuvent aussi connaître les actions des vivants, non par elles-mêmes, mais soit par les âmes qui, d’ici-bas, arrivent près d’elles, soit par les anges ou les démons ; soit encore " par une révélation de l’Esprit de Dieu ", comme dit

Saint Augustin dans le même ouvrage.

2. Que les morts apparaissent aux vivants de façon ou d’autre, cela peut arriver par une permission spéciale de Dieu s’il veut que les âmes des morts interviennent dans les affaires des vivants ; et cela doit être compté parmi les miracles divins. Ou bien ces apparitions se font par l’opération des anges bons ou mauvais, même à l’insu des morts ; de même que des vivants apparaissent sans le savoir à d’autres vivants dans leur sommeil, comme dit Saint Augustin dans l’ouvrage cité. Donc, on peut dire au sujet de Samuel qu’il est apparu par une révélation divine selon ce passage de l’Ecclésiastique (46,20) : " Samuel s’endormit dans la mort, et annonça au roi sa fin. " On peut dire aussi que cette apparition fut procurée par les démons, au cas où l’on n’admettrait pas l’autorité de l’Ecclésiastique, parce que ce livre ne se trouve pas parmi les Écritures canoniques chez les hébreux.

3. Cette ignorance ne provient pas de la distance dans l’espace, mais de la cause qui a été donnée dans la Réponse.

LES ORIGINES DE L’HOMME

Nous examinerons quatre points : 1° ce qui concerne la production elle-même de l’homme (Q. 90-92) ; 2° la cause finale de cette production (Q. 93) ; 3° l’état et la condition du premier homme (Q. 94-101) ; 4° le lieu où l’homme fut placé (Q. 102).

En ce qui concerne la production, nous envisagerons : 1° celle de l’âme (Q. 90) ; 2° celle du corps de l’homme (Q. 91) ; 3° celle de la femme (Q. 92).