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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — La femme devait-elle être faite de la côte de l’homme ?

Objections :

1. Il semble que non. Car cette côte était une masse beaucoup plus petite que le corps de la femme. Mais d’une petite masse on ne peut faire une plus grande que par deux voies : ou bien par addition, mais alors il faudrait dire que la femme avait été faite à partir de cet appoint plutôt qu’à partir de la côte ; ou bien par raréfaction, car, dit Saint Augustin " un corps ne peut croître que par raréfaction ". Or on ne constate pas que le corps de la femme ait moins de densité que celui de l’homme, au moins selon la proportion qui existe entre la côte et le corps d’Ève. Par conséquent Ève ne fut pas formée de la côte d’Adam.

2. Dans les œuvres de la première création il n’y avait rien de superflu. Par conséquent la côte d’Adam faisait partie de l’intégralité de son corps et donc, si on l’avait retirée, le corps d’Adam serait demeuré incomplet. Ce qui est inadmissible.

3. On ne peut enlever une côte à un homme sans le faire souffrir. Mais il n’y avait pas de douleur avant le péché. C’est donc qu’on n’a pas dû enlever la côte de l’homme pour en former la femme.

En sens contraire :

il est écrit dans la Genèse (2, 22) : " De la côte qu’il avait tirée de l’homme, Dieu façonna une femme. "

Réponse :

Il était convenable que la femme fût formée de la côte de l’homme. Premièrement, pour signifier qu’entre l’homme et la femme il doit y avoir une union de société. Car ni la femme ne devait " dominer sur l’homme ", et c’est pourquoi elle n’a pas été formée de la tête. Ni ne devait-elle être méprisée par l’homme, et c’est pourquoi elle n’a pas été formée des pieds. Deuxièmement, cela convenait pour le symbolisme sacramentel, car c’est du côté du Christ endormi sur la croix qu’ont jailli les mystères, le sang et l’eau, par lesquels l’Église a été instituées.

Solutions :

1. Certains disent que c’est par multiplication de matière, sans addition étrangère, que le corps de la femme fut formé à la façon dont le Seigneur a multiplié les cinq pains. Mais cela est tout à fait impossible. En effet la multiplication des pains s’est produite ou bien selon une transmutation de la substance même de la matière, ou bien selon une transmutation de ses dimensions. Or, elle ne s’est pas produite selon une transmutation de la substance même de la matière ; d’abord parce que la matière considérée en elle-même n’est absolument pas susceptible de transmutation, puisqu’elle existe en puissance et a seulement valeur de sujet ; ensuite parce que multitude et grandeur sont choses qui n’intéressent pas l’essence de la matière elle-même. Et c’est pourquoi, si la matière reste la même et qu’il n’y ait pas d’addition, on ne peut concevoir aucune autre façon de multiplier la matière que de lui donner de plus grandes dimensions. Or c’est exactement cela qu’on appelle raréfaction, c’est-à-dire, comme dit Aristote, le fait pour une matière déterminée de prendre de plus grandes dimensions. Par conséquent, dire que la matière est multipliée sans être raréfiée, c’est affirmer que les contradictoires se vérifient simultanément, c’est poser la définition en niant le défini.

Voilà pourquoi, étant donné que dans les multiplications de ce genre on ne constate pas de raréfaction, il faut nécessairement admettre une addition de matière, soit par création, soit, ce qui est plus probable, par conversion. Aussi Saint Augustin dit-il : " Le Christ a rassasié cinq mille hommes avec cinq pains de la même façon qu’il produit l’abondance des moissons avec peu de grains ", chose qui se fait par la conversion de l’aliment. On dit pourtant que c’est avec cinq pains qu’il a nourri la foule, ou encore que c’est avec la côte qu’il a formé la femme, parce que l’addition s’est faite à la matière préexistante de la côte ou des pains.

2. Cette côte appartenait à l’intégrité d’Adam non comme individu particulier, mais comme principe de l’espèce ; il en va comme de la semence, qui appartient à la perfection de celui qui engendre, et qui se libère par un acte naturel accompagné de plaisir. C’est la raison pour laquelle, à bien plus forte raison, par la vertu divine, le corps de la femme put être formé sans douleur à partir de la côte de l’homme.

3. Ainsi est résolue la troisième objection.