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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Y a-t-il une image de Dieu chez les créatures sans raison ?

Objections :

1. Denys affirme : " Les choses causées présentent des images contingentes de leurs causes. " Mais Dieu est cause non seulement des créatures douées de raison, mais aussi de celles qui ne le sont pas. Donc l’image de Dieu se trouve dans les créatures sans raison.

2. On s’approche d’autant plus de la qualité d’image que l’on porte en soi une ressemblance plus manifeste avec quelque chose. Mais Denys dit que le rayon du soleil porte au suprême degré la ressemblance de la bonté divine. Donc il est à l’image de Dieu.

3. Plus on est parfait en bonté, plus on est semblable à Dieu. Mais l’univers dans sa totalité est plus parfait en bonté que l’homme, car même si chaque chose est bonne, cependant toutes ensemble sont appelées " très bonnes ". Par conséquent l’univers tout entier est à l’image de Dieu et pas seulement l’homme.

4. Boèce dit à propos de Dieu : " Portant le monde dans son esprit et le formant selon une image qui lui est semblable... " C’est donc que le monde tout entier est à l’image de Dieu et non seulement la créature douée de raison.

En sens contraire :

Saint Augustin dit : " Ce qui fait l’excellence de l’homme, c’est que Dieu l’a fait à son image, par le fait qu’il lui a donné un esprit intelligent qui le rend supérieur aux bêtes. " Donc les choses qui n’ont pas d’intelligence ne sont pas à l’image de Dieu.

Réponse :

Ce n’est pas n’importe quelle ressemblance, même dérivée d’un autre, qui suffit pour vérifier la notion d’image. S’il s’agit en effet d’une ressemblance qui est seulement générique ou qui porte seulement sur quelque accident commun, on ne dira pas pour cela qu’une chose est l’image d’une autre ; on ne pourrait pas dire en effet que le ver, qui tire son origine de l’homme, est l’image de l’homme en raison de la ressemblance générique qu’il a avec lui ; on ne pourrait pas dire non plus que si une chose devient blanche à la ressemblance d’une autre, elle est pour cette raison à l’image de l’autre, car la blancheur est un accident commun à plusieurs espèces. Ce qui est requis pour la qualité d’image, c’est une ressemblance spécifique, à la façon dont l’image du roi est dans son fils, ou, tout au moins, une ressemblance qui porte sur un accident propre à l’espèce, surtout celle qui porte sur la configuration, à la façon dont l’image de l’homme est dite se trouver dans le cuivre d’une monnaie. Aussi est-il bien significatif que Saint Hilaire dise : " L’image est une forme qui ne présente aucune différence. " D’ailleurs, il est manifeste que la ressemblance spécifique se prend au niveau de la différence ultime. Or certains êtres présentent des ressemblances avec Dieu, premièrement, et c’est ce qui est le plus commun, en tant qu’ils existent ; deuxièmement, en tant qu’ils vivent ; troisièmement, en tant qu’ils sont sagesse et intelligence. Ces derniers, dit Saint Augustin, " sont tellement proches de Dieu par cette ressemblance que rien dans les créatures n’est plus proche de lui ". On voit donc bien par là que seules les créatures dotées d’intelligence sont à proprement parler à l’image de Dieu.

Solutions :

1. Tout être imparfait est une participation du parfait, et c’est pourquoi même les êtres qui restent en deçà de la notion d’image, dans la mesure où malgré tout ils possèdent une ressemblance quelconque avec Dieu, participent en quelque chose de cette notion d’image. C’est pour cela que Denys dit que les choses causées sont des images contingentes de leurs causes, à savoir dans la mesure où il arrive qu’elles le soient, mais non pas absolument parlant.

2. Denys assimile le rayon du soleil à la bonté divine du point de vue de la causalité, non selon la dignité de la nature ; or c’est celle-ci qui est requise pour la notion d’image.

3. L’univers est plus parfait en bonté que la créature douée d’intelligence, mais c’est en extension et en déploiement. En intensité et en concentration, la ressemblance de la perfection divine se trouve davantage dans la créature intellectuelle, qui est apte à recevoir le souverain bien. - On peut dire aussi qu’il ne faut pas opposer partie et tout, mais partie et partie. Aussi, lorsqu’on dit que seule la nature douée d’intelligence est à l’image de Dieu, on n’exclut pas que l’univers selon quelqu’une de ses parties soit à l’image de Dieu ; ce que l’on exclut, ce sont les autres parties de l’univers.

4. Boèce prend le mot image dans la ligne de la ressemblance par laquelle le produit de l’art imite l’idée artistique qui est dans l’esprit de l’artisan. C’est ainsi que toute créature est image de la notion exemplaire qu’elle possède dans l’esprit divin. Mais ce n’est pas en ce sens que nous parlons ici de l’image ; nous l’entendons d’une ressemblance de nature, en considérant la façon dont toutes choses sont assimilées au premier être en tant qu’elles existent ; à la première vie en tant qu’elles sont vivantes ; à la sagesse suprême en tant qu’elles sont intelligentes.