Article 1 — Quelles sont les espèces de la prophétie ?
Objections :
1. La division donnée par la Glose à l'occasion du texte de saint Matthieu (1, 23) : "Voici qu'une vierge concevra", ne semble pas convenir. Cette division est la suivante : "Il y a une prophétie qui vient de la prédestination de Dieu : cette prophétie se réalise nécessairement de toutes manières, indépendamment de notre libre arbitre ; c'est de cette prophétie qu'il est question dans le texte de saint Matthieu. Il y en a une autre qui relève de la prescience divine ; notre libre arbitre y a sa part. Enfin une troisième prophétie est la prophétie de menace, qui est un signe de colère divine." Ce qui est commun à toute prophétie ne doit pas en former une espèce. Or toute prophétie relève de la prescience divine, car, dit une Glose sur Isaïe (38, 1) : "Les prophètes lisent dans le livre de la prescience." Il ne faut donc pas donner la prophétie de prescience comme une des espèces de la prophétie.
2. Si une prophétie peut contenir une menace, elle peut aussi porter sur une promesse ; ces deux sortes de prophétie s'entremêlent. Dans Jérémie (18, 7) Dieu dit en effet : "Tantôt je parle, touchant une nation et touchant un royaume, d'arracher, de détruire, de disperser. Mais cette nation revient-elle de sa méchanceté ? Alors je me repens du mal que j'avais résolu de lui faire." Voilà la prophétie de menace. Et voici la prophétie de promesse : "Tantôt je parle, touchant une nation et touchant un royaume, de bâtir et de planter. Mais cette nation fait-elle ce qui est mal à mes yeux ? Alors je me repens du bien que j'avais parlé de lui faire." De même qu'il y a une prophétie de menace, ainsi faut-il admettre une prophétie de promesse.
3. En outre, saint Isidore a écrit : "Il y a sept formes de prophétie. La première est l'extase ou ravissement de l'esprit : ainsi saint Pierre, quand il vit comme une nappe envoyée du ciel et remplie d'animaux divers. La deuxième est la vision : tel est le cas d'Isaïe disant : "J'ai vu le Seigneur assis, etc." La troisième est le songe : par exemple Jacob qui vit une échelle pendant son sommeil. La quatrième est la nuée : c'est ainsi que Dieu parlait à Moïse. La cinquième est une voix qui vient du ciel, comme celle qui dit à Abraham : "Ne touche pas à l'enfant." La sixième est la parabole : tel fut le cas pour Balaam. Enfin la septième est la plénitude de l'Esprit Saint : c'est le don qui existe chez presque tous les prophètes. Saint Isidore distingue aussi trois genres de visions - "Le premier selon les yeux du corps ; le deuxième selon l'imagination ; le troisième par le regard de l'esprit." Or toutes ces formes de prophéties ne sont pas exprimées dans la division de la Glose que nous avons citée. Celle-ci est donc insuffisante.
Cependant :
Il y a l'autorité de saint Jérôme à qui est attribuée cette Glose.
Conclusion :
Les espèces des habitus et des actes, en morale, se distinguent d'après les objets. Or la prophétie a pour objet ce qui, dans la connaissance divine, dépasse la faculté humaine. C'est pourquoi l'on répartit la prophétie, d'après la différence de ces objets, en diverses espèces, selon la division donnée ci-dessus. D'autre part, on a dit plus haut que Dieu connaissait l'avenir de deux manières ;
- 1° Tel qu'il est dans sa cause ; ainsi faut-il entendre la prophétie de menace ; celle-ci ne s'accomplit pas toujours, mais elle marque à l'avance l'ordre d'une cause à ses effets, ordre qui est parfois entravé par certains événements qui viennent à la traverse.
- 2° Dieu connaît certaines réalités futures en elles-mêmes. Ou bien ces réalités doivent être produites par lui : la prophétie qui les concerne est la prophétie de prédestination ; car, d'après saint Jean Damascène : "Dieu a prédestiné ce qui n'est pas en nous". Ou bien elles sont soumises au libre arbitre de l'homme : c'est la prophétie de prescience. Cette prophétie peut se rapporter aux bons et aux mauvais ; la prophétie de prédestination au contraire ne concerne que les bons.
La prédestination étant comprise sous la prescience, une Glose, sur le début du Psautier, ne donne que deux espèces de prophéties : la prophétie de "prescience" et la prophétie de "menace."
Solutions :
1. Au sens propre, la prescience est la connaissance par avance des événements futurs selon qu'ils existent en eux-mêmes ; c'est en ce sens qu'elle forme une espèce de la prophétie. Mais si l'on entend la prescience à l'égard des événements futurs, soit selon qu'ils existent en eux-mêmes, soit selon qu'ils existent dans leurs causes, elle joue le rôle d'un genre par rapport à toutes les espèces de prophétie.
2. La prophétie de "promesse" rentre dans la prophétie de "menace", car elles comportent toutes deux la même raison de vérité. Toutefois, c'est la menace qui lui a donné son nom, parce que Dieu est plus porté à remettre une peine qu'à retirer les bienfaits qu'il a promis.
3. Saint Isidore divise la prophétie d'après les divers modes de révélation. On peut les distingue selon les puissances cognitives de l'homme : les, sens, l'imagination, l'intellect. C'est pourquoi saint Isidore admet, avec Saint Augustin, trois espèces de visions. La distinction peut encore se prendre de la différence dans l'influx prophétique. Quant à l'illumination de l'intelligence, la prophétie se caractérise par la plénitude de l'Esprit Saint (septième espèce de la classification de saint Isidore). Quant à l'impression des formes dans l'imagination, saint Isidore signale trois sortes de prophétie : le songe (troisième espèce) ; la vision qui se produit pendant la veille et concerne une vérité quelconque (deuxième espèce) ; enfin l'extase qui élève l'esprit jusqu'à la contemplation de certaine, vérités plus hautes (première espèce). Quant aux signes sensibles, il admet trois cas : le signe sensible est, ou bien une réalité corporelle apparaissant extérieurement à la vue, comme la Nuée (quatrième espèce), ou bien une Voix venant de l'extérieur à l'oreille de l'homme (cinquième espèce), ou enfin des mots formés par l'homme pour indiquer une comparaison, c'est la Parabole (sixième espèce).