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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L'âme humaine est-elle ravie en Dieu ?

Objections :

1. Il ne semble pas. Certains définissent en effet le ravissement : "Être élevé de ce qui est selon la nature à ce qui dépasse la nature, par la puissance d'une nature supérieure." Or il est selon la nature de l'homme d'être élevé jusqu'aux réalités divines, car saint Augustin écrit : "Seigneur, tu nous a faits pour toi ; et notre coeur est sans repos jusqu'à ce qu'il repose en toi." L'âme de l'homme n'a donc pas à être ravie en Dieu.

2. Denys déclare : "La justice de Dieu se reconnaît à ce qu'il dispense à tous les êtres ce qui convient à la condition et à la dignité de chacun." Or il n'appartient pas à la condition de l'homme ni à sa dignité d'être élevé au-dessus de sa nature. L'esprit de l'homme ne peut donc être ravi par Dieu jusqu'aux réalités divines.

3. Le ravissement implique une certaine violence. Or Dieu ne nous régit pas par violence ni contrainte, remarque saint Jean Damascène. L'esprit de l'homme n'est donc pas ravi en Dieu.

Cependant :

L’Apôtre écrit (2 Co 12, 2) : "je connais un homme dans le Christ qui a été ravi jusqu'au troisième ciel", et la Glose explique : "Ravi, c'est-à-dire élevé contrairement à la nature."

Conclusion :

Le ravissement, on vient de le dire, implique une certaine violence. Or Aristote nomme "violent, ce dont le principe est extérieur, à condition que ce qui souffre violence n'y apporte aucun concours". Mais tout être apporte son concours à ce qui est dans le sens de son inclination propre, que cette inclination soit volontaire ou naturelle. Celui qui est ravi par une puissance extérieure doit donc être ravi autrement que dans le sens de son inclination. Cela est possible de deux manières. 1° Par rapport au but de l'inclination ; par exemple si la pierre qui a pour inclination naturelle de tomber en bas est projetée en haut. 2° Par rapport au mode d'attrait, par exemple si la pierre est projetée en bas avec un mouvement plus rapide que celui qui lui est naturel.

L'âme humaine peut être ravie de ces deux manières vers ce qui est en dehors de sa nature. 1° Quant au terme du ravissement : par exemple lorsqu'elle est entraînée à subir des peines, selon cette parole du Psaume (50, 22) : "De peur qu'il entraîne sans que personne délivre". 2° Quant au mode connaturel à l'homme, qui est de comprendre la vérité par les réalités sensibles ; c'est ainsi que, lorsque l'âme est abstraite des réalités sensibles, elle est dite ravie, même si elle est élevée à des réalités auxquelles elle est naturellement ordonnée ; mais il faut que ce soit en dehors de sa propre intention. C'est ainsi que, le sommeil étant naturel, on ne peut pas l'appeler un ravissement.

Or cette abstraction, quel que soit son but, peut avoir trois causes 1° une cause physique, tel est le cas des aliénés ; 2° la puissance des démons : c'est le cas des possédés ; 3° la puissance divine. C'est ici le véritable ravissement : être élevé par l’Esprit divin vers les réalités surnaturelles avec abstraction des sens. "L'esprit m'éleva entre ciel et la terre, lit-on dans Ézéchiel (8, 3), et m'amena à Jérusalem dans des visions divines."

Cependant, on dit aussi que quelqu'un est ravi, non seulement quand il est abstrait de ses sens, mais encore quand il est distrait des choses auxquelles il s'appliquait, tel celui dont l'esprit en dehors de son sujet ; mais c'est là un moins propre du terme.

Solutions :

1. Il est naturel à l'homme de tendre vers les réalités divines, mais au moyen des choses sensibles, d'après saint Paul (Rm 1, 20) : "Les perfections invisibles de Dieu sont rendues visibles à l'intelligence par les oeuvres de la création.". Mais il ne lui est pas naturel d'être élevé aux réalités divines avec abstraction des sens.

2. Il appartient à la condition et à la dignité de l'homme d'être élevé vers les réalités divines, parce que l'homme a été créé à l'image de Dieu. Mais, le bien divin dépassant d'une manière infinie la faculté humaine, l'homme a besoin d'être surnaturellement aidé pour atteindre ce bien ; cela se produit par un bienfait de grâce. Dès lors, que l'esprit soit élevé par Dieu au moyen d'un ravissement, ce n'est pas contraire à la nature mais seulement au-dessus d'elle.

3. Les paroles de saint Jean Damascène valent pour les choses qui doivent être faites par l'homme ; mais pour ce qui dépasse la faculté du libre arbitre, il est nécessaire que l'homme soit surélevé par une action plus puissante ; celle-ci peut bien être appelée une contrainte sous un certain rapport, c'est-à-dire si l'on considère son mode, mais non si l'on envisage le terme de cette activité, c'est-à-dire la fin à laquelle sont ordonnées la nature de l'homme et sa tendance.