Article 1 — Est-il possible d'avoir de la haine contre Dieu ?
Objections :
1. Il semble que non. Denys a dit en effet que "ce qui est bon et beau en soi-même est aimé et apprécié par tous". Or Dieu est la bonté et la beauté mêmes. On ne peut donc pas le haïr.
2. Il est dit au livre apocryphe d'Esdras que "toute chose aspire à la vérité et se réjouit dans ses oeuvres". Or, Dieu est la vérité même, selon saint Jean (13, 6). Donc Dieu est aimé de tous et personne ne peut avoir de haine contre lui.
3. La haine est une aversion. Or, selon Denys, Dieu "tourne toutes choses vers lui". Personne ne peut donc le haïr.
Cependant :
On lit dans le Psaume (74, 23) : "L'orgueil de ceux qui te haïssent ne cesse de croître", et en saint Jean (15, 24) : "Maintenant ils ont vu, et ils me haïssent, moi et mon Père."
Conclusion :
Il résulte de ce que nous avons dit précédemment que la haine est un mouvement de la puissance appétitive, laquelle a besoin pour se mouvoir d'une appréhension préalable. Mais Dieu peut être saisi par l'homme de deux façons. Ou bien il est saisi en lui-même par la vision de son essence, ou bien il est saisi dans ses effets, lorsque "ses oeuvres rendent visibles à l'intelligence ses attributs invisibles" (Rm 1, 20). Dieu est par essence la bonté même. On ne peut haïr la bonté même, car, par définition, le bien est ce qu'on aime. C'est pourquoi il est impossible à celui qui voit Dieu dans son essence d'avoir pour lui de la haine.
Mais pour ses effets, certains ne peuvent en aucune façon contrarier la volonté humaine. Ainsi l'existence, la vie, l'intelligence sont désirées et aimées de tous. On ne peut haïr Dieu lorsqu'on le considère comme l'auteur de ces biens.
En revanche, il y a des oeuvres de Dieu qui contrarient une volonté mal ordonnée, par exemple lorsqu'il inflige une peine, ou encore lorsque la loi divine interdit de pécher. Cela répugne à une volonté dépravée par le péché. En considération de tels effets, il se peut que Dieu soit haï par certains lorsqu'on le considère comme celui qui prohibe les péchés et qui inflige des peines.
Solutions :
1. L'argument est valable lorsqu'il s'agit de ceux qui voient l'essence de Dieu, c'est-à-dire l'essence même de la bonté.
2. L'argument est valable lorsque l'on considère Dieu comme l'auteur de ces effets qui sont aimés naturellement des hommes, effets parmi lesquels se situent les oeuvres que la vérité offre à leur connaissance.
3. Dieu tourne toutes choses vers lui-même en tant qu'il est le principe de l'être ; toutes choses, en effet, en tant qu'elles existent, tendent à une similitude avec Dieu, qui est l'être même.