Par le travail, l'homme, utilisant son intelligence, parvient à dominer la terre et à en faire sa digne demeure: « Il s'approprie ainsi une partie de la terre, celle qu'il s'est acquise par son travail. C'est là l'origine de la propriété individuelle ».368Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 31: AAS 83 (1991) 832. La propriété privée et les autres formes de possession privée des biens « assurent à chacun une zone indispensable d'autonomie personnelle et familiale; il faut les regarder comme un prolongement de la liberté humaine. Enfin, en stimulant l'exercice de la responsabilité, ils constituent l'une des conditions des libertés civiles ».369Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 71: AAS 58 (1966) 1092-1093; cf. Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 103-104; Pie XII, Radio-message pour le 50ème anniversaire de l'encyclique « Rerum novarum »: AAS 33 (1941) 199; Id., Radio-message (24 décembre 1942): AAS 35 (1943) 17; Id., Radio-message (1er septembre 1944): AAS 36 (1944) 253; Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra: AAS 53 (1961) 428-429. La propriété privée est un élément essentiel d'une politique économique authentiquement sociale et démocratique et la garantie d'un ordre social juste. La doctrine sociale exige que la propriété des biens soit équitablement accessible à tous,370Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 6: AAS 83 (1991) 800-801. de sorte que tous en deviennent, au moins dans une certaine mesure, propriétaires, sans pour autant qu'ils puissent les « posséder confusément».371Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 102.
La tradition chrétienne n'a jamais reconnu le droit à la propriété privée comme absolu ni intouchable: « Au contraire, elle l'a toujours entendu dans le contexte plus vaste du droit commun de tous à utiliser les biens de la création entière: le droit à la propriété privée est subordonné à celui de l'usage commun, à la destination universelle des biens ».372Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 14: AAS 73 (1981) 613. Le principe de la destination universelle des biens affirme à la fois la seigneurie pleine et entière de Dieu sur toute réalité et l'exigence que les biens de la création demeurent finalisés et destinés au développement de tout l'homme et de l'humanité tout entière.373Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 69: AAS 58 (1966) 1090-1092; Catéchisme de l'Église Catholique, 2402-2406. Ce principe ne s'oppose pas au droit de propriété,374Cf. Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 102. mais indique la nécessité de le réglementer. En effet, la propriété privée, quelles que soient les formes concrètes des régimes et des normes juridiques relatives à celle-ci, n'est par essence qu'un instrument pour le respect du principe de la destination universelle des biens et, par conséquent, en dernier ressort, non pas une fin mais un moyen.375Cf. Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 22-23: AAS 59 (1967) 268-269.
L'enseignement social de l'Église exhorte à reconnaître la fonction sociale de toute forme de possession privée,376Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra: AAS 53 (1961) 430-431; Jean- Paul II, Discours à la Troisième Conférence Générale de l'Épiscopat latino-américain, Puebla (28 janvier 1979), III/4: AAS 71 (1979) 199-201. avec une référence claire aux exigences incontournables du bien commun.377Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 191-192, 193-194, 196-197. L'homme « ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder aussi comme communes: en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres ».378Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 69: AAS 58 (1966) 1090. La destination universelle des biens comporte, pour leur usage, des obligations de la part de leurs propriétaires légitimes. L'individu ne peut pas agir sans tenir compte des effets de l'usage de ses ressources, mais il doit agir de façon à poursuivre aussi, au-delà de son avantage personnel et familial, le bien commun. Il s'ensuit un devoir de la part des propriétaires de ne pas laisser improductifs les biens possédés, mais de les destiner à l'activité productive, notamment en les confiant à ceux qui ont le désir et les capacités de les faire fructifier.
En mettant à la disposition de la société des biens nouveaux, tout à fait inconnus jusqu'à une époque récente, la phase historique actuelle impose une relecture du principe de la destination universelle des biens de la terre, en en rendant nécessaire une extension qui comprenne aussi les fruits du récent progrès économique et technologique. La propriété des nouveaux biens, issus de la connaissance, de la technique et du savoir, devient toujours plus décisive, car « la richesse des pays industrialisés se fonde bien plus sur ce type de propriété que sur celui des ressources naturelles ».379Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 32: AAS 83 (1991) 832. Les nouvelles connaissances techniques et scientifiques doivent être mises au service des besoins primordiaux de l'homme, afin que le patrimoine commun de l'humanité puisse progressivement s'accroître. La pleine mise en pratique du principe de la destination universelle des biens requiert par conséquent des actions au niveau international et des initiatives programmées par tous les pays: « Il faut rompre les barrières et les monopoles qui maintiennent de nombreux peuples en marge du développement, assurer à tous les individus et à toutes les nations les conditions élémentaires qui permettent de participer au développement ».380Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 35: AAS 83 (1991) 837.
Si, dans le processus économique et social, des formes de propriété inconnues par le passé acquièrent une importance notoire, il ne faut pas oublier pour autant les formes traditionnelles de propriété. La propriété individuelle n'est pas la seule forme légitime de possession. L'ancienne forme de propriété communautaire revêt également une importance particulière; bien que présente aussi dans les pays économiquement avancés, elle caractérise particulièrement la structure sociale de nombreux peuples indigènes. C'est une forme de propriété qui a une incidence si profonde sur la vie économique, culturelle et politique de ces peuples qu'elle constitue un élément fondamental de leur survie et de leur bien-être. La défense et la mise en valeur de la propriété communautaire ne doivent cependant pas exclure la conscience du fait que ce type de propriété est lui aussi destiné à évoluer. Agir de façon à ne garantir que sa conservation signifierait courir le risque de la lier au passé et ainsi de la compromettre.381Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 69: AAS 58 (1966) 1090-1092. La distribution équitable de la terre demeure toujours cruciale, en particulier dans les pays en voie de développement ou qui sont sortis des systèmes collectivistes ou de colonisation. Dans les zones rurales, la possibilité d'accéder à la terre grâce aux opportunités offertes par les marchés du travail et du crédit est une condition nécessaire pour l'accès aux autres biens et services; non seulement elle constitue une voie efficace pour la sauvegarde de l'environnement, mais cette possibilité représente un système de sécurité sociale réalisable aussi dans les pays disposant d'une structure administrative faible.382Cf. Conseil Pontifical « Justice et Paix », Pour une meilleure répartition de la terre. Le défi de la réforme agraire, 27-31, Libreria Editrice Vaticana, Cité du Vatican 1997, pp. 27-30.
Une série d'avantages objectifs dérive de la propriété pour le sujet propriétaire, qu'il s'agisse d'un individu ou d'une communauté: conditions de vie meilleure, sécurité pour l'avenir, plus vastes opportunités de choix. Par ailleurs, une série de promesses illusoires et tentatrices peut aussi provenir de la propriété. L'homme ou la société qui arrivent au point de lui attribuer un rôle absolu finissent par faire l'expérience de l'esclavage le plus radical. Aucune possession, en effet, ne peut être considérée comme indifférente à cause de l'influence qu'elle a aussi bien sur les individus que sur les institutions: le propriétaire imprudent qui idolâtre ses biens (cf. Mt 6, 24; 19, 21-26; Lc 16, 13) vient à en être possédé et asservi plus que jamais.383Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 27-34.37: AAS 80 (1988) 547- 560. 563-564; Id., Encycl. Centesimus annus, 35: AAS 83 (1991) 843-845. Ce n'est qu'en reconnaissant leur dépendance vis-à-vis du Dieu Créateur et en les finalisant par conséquent au bien commun qu'il est possible de conférer aux biens matériels la fonction d'instruments utiles à la croissance des hommes et des peuples.