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Compendium de la doctrine sociale de l'Église

DSE · C. Justice & Paix · 2004 · FR · 583 paragraphes · vatican.va ↗

Le travail, de par son caractère subjectif ou personnel, est supérieur à tout autre facteur de production: ce principe vaut, en particulier, par rapport au capital. Aujourd'hui, le terme « capital » a différentes acceptions: tantôt il indique les moyens matériels de production dans l'entreprise, tantôt les ressources financières engagées dans une initiative productive ou également dans des opérations sur les marchés boursiers. On parle aussi, de façon pas tout à fait appropriée, de « capital humain », pour désigner les ressources humaines, c'est-à-dire les hommes eux-mêmes, en tant que capables d'un effort de travail, de connaissance, de créativité, d'intuition des exigences de leurs semblables, d'entente réciproque comme membres d'une organisation. On se réfère au « capital social » quand on veut indiquer la capacité de collaboration d'une collectivité, fruit de l'investissement dans des liens réciproques de confiance. Cette multiplicité de sens offre d'ultérieures occasions de réflexion sur ce que peut signifier aujourd'hui le rapport entre travail et capital.

La doctrine sociale a affronté les rapports entre travail et capital, en mettant en évidence à la fois la priorité du premier sur le second et leur complémentarité. Le travail a une priorité intrinsèque par rapport au capital: « Ce principe concerne directement le processus même de la production dont le travail est toujours une cause efficiente première, tandis que le “capital”, comme ensemble des moyens de production, demeure seulement un instrument ou la cause instrumentale. Ce principe est une vérité évidente qui ressort de toute l'expérience historique de l'homme ».593Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 12: AAS 73 (1981) 606. Il « appartient au patrimoine stable de la doctrine de l'Église ».594Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 12: AAS 73 (1981) 608. Il doit y avoir une complémentarité entre le travail et le capital: c'est la logique intrinsèque même du processus de production qui démontre la nécessité de leur compénétration réciproque et l'urgence de donner vie à des systèmes économiques dans lesquels l'antinomie entre travail et capital soit dépassée.595Cf. Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 13: AAS 73 (1981) 608-612. En des temps où, au sein d'un système économique moins complexe, le « capital » et le « travail salarié » désignaient avec une certaine précision non seulement deux facteurs de production, mais aussi et surtout deux classes sociales concrètes, l'Église affirmait que tous les deux sont en soi légitimes: 596Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 194-198. « Il ne peut y avoir de capital sans travail ni de travail sans capital ».597Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 109. Il s'agit d'une vérité qui vaut aussi pour le présent, car « il serait donc radicalement faux de voir soit dans le seul capital, soit dans le seul travail, la cause unique de tout ce que produit leur effort combiné; c'est bien injustement que l'une des parties, contestant à l'autre toute efficacité, en revendiquerait pour soi tout le fruit ».598Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 195.

Dans la considération des rapports entre travail et capital, surtout face aux imposantes transformations de notre époque, il faut retenir que la « principale ressource » et le « facteur décisif » 599Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 32: AAS 83 (1991) 833. aux mains de l'homme, c'est l'homme lui-même, et que « le développement intégral de la personne humaine dans le travail ne contredit pas, mais favorise plutôt, une meilleure productivité et une meilleure efficacité du travail lui-même ».600Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 43: AAS 83 (1991) 847. Le monde du travail, en effet, est en train de découvrir toujours plus que la valeur du « capital humain » trouve une expression dans les connaissances des travailleurs, dans leur disponibilité à tisser des relations, dans leur créativité, dans leurs capacités d'entreprise, dans leur habilité à affronter consciemment la nouveauté, à travailler ensemble et à savoir poursuivre des objectifs communs. Il s'agit de qualités typiquement personnelles, qui appartiennent au sujet du travail plus qu'aux aspects objectifs, techniques, opérationnels du travail lui-même. Tout ceci comporte une perspective nouvelle dans les rapports entre travail et capital: on peut affirmer que, contrairement à ce qui se passait dans la vieille organisation du travail où le sujet finissait par être ramené au niveau de l'objet, de la machine, aujourd'hui la dimension subjective du travail tend à être plus décisive et plus importante que la dimension objective.

Le rapport entre travail et capital présente souvent les traits de la conflictualité, qui revêt des caractères nouveaux avec la mutation des contextes sociaux et économiques. Hier, le conflit entre capital et travail était engendré surtout par « le fait que les travailleurs mettaient leurs forces à la disposition du groupe des entrepreneurs, et que ce dernier, guidé par le principe du plus grand profit, cherchait à maintenir le salaire le plus bas possible pour le travail exécuté par les ouvriers ».601Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 11: AAS 73 (1981) 604. Actuellement, ce conflit présente des aspects nouveaux et, peut-être, plus préoccupants: les progrès scientifiques et technologiques et la mondialisation des marchés, en soi source de développement et de progrès, exposent les travailleurs au risque d'être exploités par les engrenages de l'économie et de la recherche effrénée de la productivité.602Cf. Jean-Paul II, Discours à l'Académie Pontificale des Sciences Sociales (6 mars 1999), 2: AAS 91 (1999) 889.

On ne doit pas faussement considérer que le processus permettant de surmonter la dépendance du travail par rapport à la matière soit capable en soi de dépasser l'aliénation sur le lieu du travail et celle du travail lui-même. On ne se réfère pas seulement aux nombreuses poches de non-travail, de travail au noir, de travail des enfants, de travail sous-payé, de travail exploité, qui persistent encore, mais aussi aux nouvelles formes, beaucoup plus subtiles, d'exploitation des nouveaux travaux, au super-travail, au travail-carrière qui parfois vole l'espace d'autres dimensions tout aussi humaines et nécessaires pour la personne, à la flexibilité excessive du travail qui rend précaire et parfois impossible la vie familiale, à la modularité du travail qui risque d'avoir de lourdes répercussions sur la perception unitaire de l'existence et sur la stabilité des relations familiales. Si l'homme est aliéné quand il inverse les moyens et les fins, dans le nouveau contexte du travail immatériel, léger, qualitatif plus que quantitatif, il peut aussi y avoir des éléments d'aliénation « selon qu'augmente l'intensité de sa participation [du travailleur] à une véritable communauté solidaire, ou bien que s'aggrave son isolement au sein d'un ensemble de relations caractérisé par une compétitivité exaspérée et des exclusions réciproques ».603Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 41: AAS 83 (1991) 844.

Notes

  1. 593. Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 12: AAS 73 (1981) 606.
  2. 594. Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 12: AAS 73 (1981) 608.
  3. 595. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 13: AAS 73 (1981) 608-612.
  4. 596. Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 194-198.
  5. 597. Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 109.
  6. 598. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 195.
  7. 599. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 32: AAS 83 (1991) 833.
  8. 600. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 43: AAS 83 (1991) 847.
  9. 601. Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 11: AAS 73 (1981) 604.
  10. 602. Cf. Jean-Paul II, Discours à l'Académie Pontificale des Sciences Sociales (6 mars 1999), 2: AAS 91 (1999) 889.
  11. 603. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 41: AAS 83 (1991) 844.