La finalité immédiate de la doctrine sociale est de proposer les principes et les valeurs qui peuvent soutenir une société digne de l'homme. Parmi ces principes, celui de la solidarité comprend en une certaine mesure tous les autres: il constitue « l'un des principes fondamentaux de la conception chrétienne de l'organisation politique et sociale ».1217Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 10: AAS 83 (1991) 805-806. Ce principe est illuminé par la primauté de la charité « qui est le signe distinctif des disciples du Christ (cf. Jn 13, 35) ».1218Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 40: AAS 80 (1988) 568. Jésus « nous enseigne en même temps que la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le commandement nouveau de l'amour » 1219Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 38: AAS 58 (1966) 1055-1056; cf. Id., Const. dogm. Lumen gentium, 42: AAS 57 (1965) 47-48; Catéchisme de l'Église Catholique, 826. (cf. Mt 22, 40; Jn 15, 12; Col 3, 14; Jc 2, 8). Le comportement de la personne est pleinement humain quand il naît de l'amour, manifeste l'amour, et est ordonné à l'amour. Cette vérité est également valable dans le domaine social: il faut que les chrétiens en soient des témoins profondément convaincus et sachent montrer, par leur vie, que l'amour est la seule force (cf. 1 Co 12, 31-14, 1) qui peut conduire à la perfection personnelle et sociale et orienter l'histoire vers le bien.
L'amour doit être présent dans tous les rapports sociaux et les imprégner.1220Cf. Catéchisme de l'Église Catholique, 1889. En particulier, ceux qui ont le devoir de pourvoir au bien des peuples doivent s'appliquer « à nourrir en eux-mêmes et à faire naître dans les autres, depuis les plus élevés jusqu'aux plus humbles, la charité, reine et maîtresse de toutes les vertus. C'est, en effet, d'une abondante effusion de charité qu'il faut principalement attendre le salut. Nous parlons de la charité chrétienne, qui résume tout l'Évangile et qui, toujours prête à se dévouer au soulagement du prochain, est un remède très assuré contre l'arrogance du siècle et l'amour immodéré de soi-même ».1221Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 143; cf. Benoît XV, Encycl. Pacem Dei: AAS 12 (1920) 215. Cet amour peut être appelé « charité sociale » 1222Cf. Saint Thomas d'Aquin, QD De caritate, a. 9, c: Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 206-207; Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra: AAS 53 (1961) 410; Paul VI, Discours à la FAO (16 novembre 1970), 11: AAS 62 (1970) 837-838; Jean-Paul II, Discours aux membres de la Commission Pontificale « Iustitia et Pax » (9 février 1980), 7: AAS 72 (1980) 187. ou « charité politique » 1223Cf. Paul VI, Lettre apost. Octogesima adveniens, 46: AAS 63 (1971) 433- 435. et doit être étendu au genre humain tout entier.1224Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Décret Apostolicam actuositatem, 8: AAS 58 (1966) 844-845; Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 44: AAS 59 (1967) 279; Jean-Paul II, Exhort. apost. Christifideles laici, 42: AAS 81 (1989) 472-476; Catéchisme de l'Église Catholique, 1939. L'« amour social » 1225Jean-Paul II, Encycl. Redemptor hominis, 15: AAS 71 (1979) 288. se trouve aux antipodes de l'égoïsme et de l'individualisme. Sans absolutiser la vie sociale, comme cela advient dans les conceptions nivelées sur les lectures exclusivement sociologiques, on ne peut oublier que le développement intégral de la personne et la croissance sociale se conditionnent réciproquement. Par conséquent, l'égoïsme est l'ennemi le plus nuisible d'une société ordonnée: l'histoire montre la dévastation qui se produit dans les cœurs lorsque l'homme n'est pas capable de reconnaître une autre valeur et une autre réalité effective que celles des biens matériels dont la recherche obsessionnelle étouffe et entrave sa capacité à se donner.
Pour rendre la société plus humaine, plus digne de la personne, il faut revaloriser l'amour dans la vie sociale — au niveau politique, économique, culturel —, en en faisant la norme constante et suprême de l'action. Si la justice « est de soi propre à “arbitrer” entre les hommes pour répartir entre eux de manière juste les biens matériels, l'amour au contraire, et seulement lui (et donc aussi cet amour bienveillant que nous appelons “miséricorde”), est capable de rendre l'homme à lui-même ».1226Jean-Paul II, Encycl. Dives in misericordia, 14: AAS 72 (1980) 1223. On ne peut pas régler les rapports humains par la seule mesure de la justice: « Le chrétien le sait: l'amour est la raison qui fait que Dieu entre en relation avec l'homme. Et c'est encore l'amour qu'Il attend comme réponse de l'homme. L'amour est de ce fait la forme la plus haute et la plus noble de relation des êtres humains entre eux aussi. L'amour devra donc animer tous les secteurs de la vie humaine et s'étendre également à l'ordre international. Seule une humanité dans laquelle règne la “civilisation de l'amour” pourra jouir d'une paix authentique et durable ».1227Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2004, 10: AAS 96 (2004) 121; cf. Id., Encycl. Dives in misericordia, 14: AAS 72 (1980) 1224; cf. Catéchisme de l'Église Catholique, 2212. Dans cette perspective, le Magistère recommande vivement la solidarité, car elle est en mesure de garantir le bien commun, en aidant au développement intégral des personnes: la charité « fait voir dans le prochain un autre soi-même ».1228Saint Jean Chrysostome, Homilia de perfecta caritate, 1, 2: PG 56, 281- 282.
Seule la charité peut changer complètement l'homme.1229Cf. Jean-Paul II, Lettre apost. Novo millennio ineunte, 49-51: AAS 93 (2001) 302-304. Un tel changement ne signifie pas l'annulation de la dimension terrestre dans une spiritualité désincarnée.1230Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 5: AAS 83 (1991) 798-800. Celui qui croit se conformer à la vertu surnaturelle de l'amour sans tenir compte du fondement naturel qui y correspond et qui inclut les devoirs de justice, se trompe lui-même: « La charité représente le plus grand commandement social. Elle respecte autrui et ses droits. Elle exige la pratique de la justice et seule nous en rend capables. Elle inspire une vie de don de soi: “Qui cherchera à conserver sa vie la perdra, et qui la perdra la sauvera” (Lc 17, 33) ».1231Catéchisme de l'Église Catholique, 1889. De même, la charité ne peut se réduire à la seule dimension terrestre des relations humaines et des rapports sociaux, car toute son efficacité découle de la référence à Dieu: « Au soir de cette vie, je paraîtrai devant Vous les mains vides, car je ne Vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. Je veux donc me revêtir de votre propre Justice et recevoir de votre Amour la possession éternelle de Vous-même... ».1232Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Acte d'offrande à l'Amour miséricordieux, cité in Catéchisme de l'Église Catholique, 2011. Reprint April 2005 © Copyright 2004 Libreria Editrice Vaticana ISBN 88-209-7716-8