TheoFons

Compendium de la doctrine sociale de l'Église

DSE · C. Justice & Paix · 2004 · FR · 583 paragraphes · vatican.va ↗

En réponse à la première grande question sociale, Léon XIII promulgue la première encyclique sociale, « Rerum Novarum ».143Cf. Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 97-144. Elle examine la condition des travailleurs salariés, particulièrement pénible pour les ouvriers de l'industrie, plongés dans une misère révoltante. La question ouvrière est traitée selon son ampleur réelle: elle est explorée sous toutes ses articulations sociales et politiques, pour être dûment évaluée à la lumière des principes doctrinaux fondés sur la Révélation, sur la loi et sur la morale naturelles. « Rerum Novarum » dresse la liste des erreurs qui provoquent le mal social, exclut le socialisme comme remède et expose, en la précisant et en l'actualisant, « la doctrine catholique sur le travail, sur le droit de propriété, sur le principe de collaboration opposé à la lutte des classes comme moyen fondamental pour le changement social, sur le droit des faibles, sur la dignité des pauvres et sur les obligations des riches, sur le perfectionnement de la justice par la charité, sur le droit d'avoir des associations professionnelles ».144Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 20, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 24. « Rerum Novarum » est devenue le document d'inspiration et de référence pour l'activité chrétienne en matière sociale.145Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 189; Pie XII, Radio- message pour le 50ème anniversaire de « Rerum novarum »: AAS 33 (1941) 198. Le thème central de l'encyclique est celui de l'instauration d'un ordre social juste, en vue duquel il est nécessaire de définir des critères de jugement qui aident à évaluer les systèmes socio-politiques existants et à tracer des lignes d'action pour les transformer de façon opportune.

« Rerum Novarum » a affronté la question ouvrière avec une méthode qui deviendra « un modèle permanent » 146Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 5: AAS 83 (1991) 799. pour les développements ultérieurs de la doctrine sociale. Les principes affirmés par Léon XIII seront repris et approfondis par les encycliques sociales suivantes. Toute la doctrine sociale pourrait être comprise comme une actualisation, un approfondissement et une expansion du noyau originaire de principes exposés dans « Rerum novarum ». Avec ce texte, courageux et clairvoyant, Léon XIII « donnait pour ainsi dire “droit de cité” à l'Église dans les réalités changeantes de la vie publique » 147Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 5: AAS 83 (1991) 799. et « a écrit ce mot d'ordre » 148Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 56: AAS 83 (1991) 862. qui devint « un élément permanent de la doctrine sociale de l'Église »,149Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 60: AAS 83 (1991) 865. affirmant que les graves problèmes sociaux « ne pouvaient être résolus que par la collaboration entre toutes les forces » 150Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 60: AAS 83 (1991) 865. et ajoutant encore: « Quant à l'Église, son action ne fera jamais défaut en aucune manière ».151Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 143; Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 56: AAS 83 (1991) 862.

Au début des années Trente, dans la foulée de la grave crise économique de 1929, Pie XI publie l'encyclique « Quadragesimo Anno »,152Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 177-228. pour commémorer les quarante ans de « Rerum Novarum ». Le Pape relit le passé à la lumière d'une situation économique et sociale où l'expansion du pouvoir des groupes financiers était venue s'ajouter à l'industrialisation, au plan national et international. C'était la période de l'après- guerre où, en Europe, les régimes totalitaires étaient en train de s'affirmer, tandis que la lutte des classes se durcissait. L'encyclique met en garde contre le non-respect de la liberté d'association et réaffirme les principes de solidarité et de collaboration pour surmonter les antinomies sociales. Les rapports entre capital et travail doivent être caractérisés par la coopération.153Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 186-189. « Quadragesimo anno » réitère le principe selon lequel le salaire doit être proportionnel non seulement aux besoins du travailleur, mais aussi à ceux de sa famille. L'État, dans ses rapports avec le secteur privé, doit appliquer le principe de subsidiarité, principe qui deviendra un élément permanent de la doctrine sociale. L'Encyclique réfute le libéralisme compris comme concurrence illimitée des forces économiques, mais confirme de nouveau la valeur de la propriété privée, rappelant sa fonction sociale. Dans une société à reconstruire à partir de ses bases économiques, qui devient elle-même et tout entière « la question » à affronter, « Pie XI ressentit le devoir et la responsabilité de promouvoir une connaissance plus grande, une interprétation plus exacte et une application plus urgente de la loi morale régulatrice des rapports humains (...), dans le but de surmonter le conflit des classes et d'arriver à un nouvel ordre social basé sur la justice et la charité ».154Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 21, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 24.

Pie XI ne manqua pas de faire entendre sa voix contre les régimes totalitaires qui, durant son pontificat, s'affirmèrent en Europe. Déjà le 29 juin 1931, Pie XI avait protesté contre les violences du régime fasciste en Italie avec l'encyclique « Non abbiamo bisogno ».155Cf. Pie XI, Encycl. Non abbiamo bisogno: AAS 23 (1931) 285-312. En 1937, il publia l'encyclique « Mit brennender Sorge »,156Cf. Pie XI, Encycl. Mit brennender Sorge: Texte officiel (allemand): AAS 29 (1937) 145-167. sur la situation de l'Église catholique dans le Reich allemand. Le texte de « Mit brennender Sorge » fut lu en chaire dans toutes les églises catholiques d'Allemagne, après avoir été diffusé dans le plus grand secret. L'Encyclique survenait après des années d'abus et de violences et avait été expressément requise à Pie XI par les évêques allemands, à la suite des mesures toujours plus coercitives et répressives adoptées par le Reich en 1936, en particulier à l'égard des jeunes, obligés de s'inscrire à la « Jeunesse hitlérienne ». Le Pape s'adresse aux prêtres, aux religieux et aux fidèles laïcs pour les encourager et les appeler à la résistance, jusqu'à ce qu'une paix véritable soit rétablie entre l'Église et l'État. En 1938, face à l'expansion de l'antisémitisme, Pie XI affirma: « Nous sommes spirituellement des sémites ».157Pie XI, Discours aux journalistes belges de la radio (6 septembre 1938), in Jean-Paul II, Allocution aux dirigeants de l' « Anti-Defamation League of B'nai B'rith » (22 mars 1984): La Documentation Catholique, nº 1874 (1984), p. 509. Avec l'encyclique « Divini Redemptoris »,158Pie XI, Encycl. Divini Redemptoris: Texte officiel (latin): AAS 29 (1937) 65-106. sur le communisme athée et sur la doctrine sociale chrétienne, Pie XI critiqua le communisme de façon systématique, le qualifiant d'« intrinsèquement pervers »;159Pie XI, Encycl. Divini Redemptoris: AAS 29 (1937) 130. et il indiqua comme moyens principaux pour remédier aux maux provoqués par celui-ci, le renouveau de la vie chrétienne, l'exercice de la charité évangélique, l'accomplissement des devoirs de justice au niveau interpersonnel et social en vue du bien commun, et l'institutionnalisation de corps professionnels et interprofessionnels.

Les Radio-messages de Noël de Pie XII,160Cf. Pie XII, Radio-messages de Noël: sur la paix et l'ordre international, des années: 1939: AAS 32 (1940) 5-13; 1940: AAS 33 (1941) 5-14; 1941: AAS 34 (1942) 10-21; 1945: AAS 38 (1946) 15-25; 1946: AAS 39 (1947) 7-17; 1948: AAS 41 (1949) 8-16; 1950: AAS 43 (1951) 49-59; 1951: AAS 44 (1952) 5-15; 1954: AAS 47 (1955) 15-28; 1955: AAS 48 (1956) 26-41; sur l'ordre interne des nations, de 1942: AAS 35 (1943) 9-24; sur la démocratie, de 1944: AAS 37 (1945) 10-23; sur la fonction de la civilisation chrétienne, du 1er septembre 1944: AAS 36 (1944) 249-258; sur le retour à Dieu dans la générosité et dans la fraternité, de 1947: AAS 40 (1948) 8-16; sur l'année du grand retour et du grand pardon, de 1949: AAS 42 (1950) 121-133; sur la dépersonnalisation de l'homme, de 1952: AAS 45 (1953) 33-46; sur le rôle du progrès technique et la paix des peuples, de 1953: AAS 46 (1954) 5-16. avec d'autres interventions importantes en matière sociale, approfondissent la réflexion magistérielle sur un nouvel ordre social, gouverné par la morale et par le droit et centré sur la justice et sur la paix. Durant son pontificat, Pie XII traversa les terribles années de la deuxième guerre mondiale et celles difficiles de la reconstruction. Il ne publia pas d'encycliques sociales; toutefois il manifesta constamment, dans de très nombreux contextes, sa préoccupation pour l'ordre international bouleversé: « Dans les années de guerre et d'après-guerre, le Magistère social de Pie XII représenta pour de nombreux peuples de tous les continents et pour des millions de croyants et de non-croyants la voix de la conscience universelle, interprétée et proclamée en connexion intime avec la Parole de Dieu. Par son autorité morale et son prestige, Pie XII apporta la lumière de la sagesse chrétienne à des hommes innombrables de toute catégorie et niveaux sociaux ».161Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 22, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, pp. 25-26. Une des caractéristiques des interventions de Pie XII réside dans l'accent mis sur le rapport entre la morale et le droit. Le Pape insiste sur la notion de droit naturel, comme âme de l'ordre qui doit être instauré aussi bien sur le plan national qu'international. Un autre aspect important de l'enseignement de Pie XII consiste dans son attention aux catégories professionnelles et au monde de l'entreprise, appelés à concourir tout particulièrement à la réalisation du bien commun: « En raison de sa sensibilité et de son intelligence dans l'accueil des “signes des temps”, Pie XII peut être considéré comme le précurseur immédiat du Concile Vatican II et de l'enseignement social des Papes qui lui ont succédé ».162Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 22, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 25.

Les années Soixante ouvrent des horizons prometteurs: la reprise, après les dévastations de la guerre, le début de la décolonisation, les premiers signaux timides d'un dégel dans les rapports entre les deux blocs, américain et soviétique. Dans ce climat, le bienheureux Jean XXIII lit en profondeur les « signes des temps ».163Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55 (1963) 267-269, 278-279, 291, 295-296. La question sociale s'universalise et concerne tous les pays: à côté de la question ouvrière et de la révolution industrielle apparaissent les problèmes de l'agriculture, des zones en voie de développement, de la croissance démographique et ceux liés à la nécessité d'une coopération économique mondiale. Les inégalités, ressenties précédemment parmi les nations, apparaissent au niveau international et font ressortir toujours plus clairement la situation dramatique dans laquelle se trouve le tiers monde. Dans l'encyclique « Mater et Magistra »,164Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra: AAS 53 (1961) 401-464. Jean XXIII « vise à mettre à jour les documents déjà connus et à faire un nouveau pas en avant dans le processus d'implication de toute la communauté chrétienne ».165Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 23, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 26. Les mots-clés de l'encyclique sont communauté et socialisation: 166Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra: AAS 53 (1961) 415-418. l'Église est appelée, dans la vérité, dans la justice et dans l'amour, à collaborer avec tous les hommes pour construire une communion authentique. Pour cela, la croissance économique ne se limitera pas à satisfaire les besoins des hommes, mais pourra également promouvoir leur dignité.

Avec l'encyclique « Pacem in Terris »,167Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55 (1963) 257-304. Jean XXIII met en évidence le thème de la paix, à une époque marquée par la prolifération nucléaire. « Pacem in Terris » contient, en outre, une première réflexion approfondie de l'Église sur les droits; c'est l'encyclique de la paix et de la dignité humaine. Elle poursuit et complète le discours de « Mater et Magistra » et, dans la voie tracée par Léon XIII, souligne l'importance de la collaboration entre tous: c'est la première fois qu'un document de l'Église est également adressé « à tous les hommes de bonne volonté »,168Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris, Adresse: AAS 55 (1963) 257. qui sont appelés à une « tâche immense, celle de rétablir les rapports de la vie en société sur les bases de la vérité, de la justice, de la charité et de la liberté ».169Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55 (1963) 301. « Pacem in Terris » s'attarde sur les pouvoirs publics de la communauté mondiale dont le rôle est « d'examiner et de résoudre les problèmes que pose le bien commun universel en matière économique, sociale, politique ou culturelle ».170Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55 (1963) 294. Pour le dixième anniversaire de « Pacem in Terris », le Cardinal Maurice Roy, Président de la Commission Pontificale Justice et Paix envoya à Paul VI une Lettre qui accompagne un document comportant une série de réflexions sur la capacité de l'enseignement de l'encyclique de Jean XXIII à éclairer les nouveaux problèmes liés à la promotion de la paix.171Cf. Roy Card. Maurice, Lettre à Paul VI et Réflexions à l'occasion du dixième anniversaire de “Pacem in terris”: L'Osservatore Romano, éd. française, 20 avril 1973, pp. 5-12.

La Constitution pastorale « Gaudium et spes » 172Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 1: AAS 58 (1966) 1025-1120. du Concile Vatican II constitue une réponse significative de l'Église aux attentes du monde contemporain. Dans cette Constitution, « en syntonie avec le renouveau ecclésiologique, se reflète une nouvelle conception de la communauté des croyants et du peuple de Dieu. La Constitution conciliaire a ainsi suscité un nouvel intérêt pour la doctrine contenue dans les documents précédents au sujet du témoignage et de la vie des chrétiens comme voies authentiques pour rendre visible la présence de Dieu dans le monde ».173Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 24, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 28. « Gaudium et spes » trace le visage d'une Église « intimement solidaire du genre humain et de son histoire »,174Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 1: AAS 58 (1966) 1026. qui chemine avec toute l'humanité et qui est sujette, avec le monde, au même sort terrestre, tout en étant « le ferment et, pour ainsi dire, l'âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu ».175Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 40: AAS 58 (1966) 1058. « Gaudium et spes » affronte de manière organique les thèmes de la culture, de la vie économique et sociale, du mariage et de la famille, de la communauté politique, de la paix et de la communauté des peuples, à la lumière de la vision anthropologique chrétienne et de la mission de l'Église. Tout est considéré à partir de la personne et en direction de la personne: « seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même ».176Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 24: AAS 58 (1966) 1045. La société, ses structures et son développement doivent être finalisés à « l'essor de la personne ».177Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 25: AAS 58 (1966) 1045. Pour la première fois, le Magistère de l'Église, à son plus haut niveau, s'exprime de manière aussi large sur les différents aspects temporels de la vie chrétienne: « On doit reconnaître que l'attention apportée par la Constitution aux changements sociaux, psychologiques, politiques, économiques, moraux et religieux a stimulé toujours plus (...) la préoccupation pastorale de l'Église pour les problèmes des hommes et le dialogue avec le monde ».178Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 24, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 29.

Un autre document du Concile Vatican II, très important dans le « corpus » de la doctrine sociale de l'Église, est la Déclaration « Dignitatis Humanae »,179Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Décl. Dignitatis humanae: AAS 58 (1966) 929-946. dans laquelle est proclamé le droit à la liberté religieuse. Le document traite ce thème en deux chapitres. Dans le premier, à caractère général, on affirme que le droit à la liberté religieuse se fonde sur la dignité de la personne humaine et qu'il doit être sanctionné comme un droit civil dans l'ordonnancement juridique de la société. Le second chapitre affronte le thème à la lumière de la Révélation et clarifie ses implications pastorales, en rappelant qu'il s'agit d'un droit qui concerne non seulement les personnes individuellement, mais aussi les différentes communautés.

« Le développement est le nouveau nom de la paix »,180Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 76-80: AAS 59 (1967) 294-296. affirme Paul VI dans l'encyclique « Populorum Progressio »,181Cf. Paul VI, Encycl. Populorum progressio: AAS 59 (1967) 257-299. qui peut être considérée comme le développement du chapitre sur la vie économique et sociale de « Gaudium et spes », tout en introduisant quelques nouveautés significatives. En particulier, le document trace les axes d'un développement intégral de l'homme et d'un développement solidaire de l'humanité: « Autour de ces deux thèmes se structure tout le tissu de l'encyclique. Voulant convaincre ses destinataires de l'urgence d'une action solidaire, le Pape présente le développement comme “le passage des conditions de vie moins humaines à des conditions de vie plus humaines”, et il en spécifie les caractéristiques ».182Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 25, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, pp. 29-30. Ce passage n'est pas circonscrit aux dimensions purement économiques et techniques, mais il implique pour chaque personne l'acquisition de la culture, le respect de la dignité des autres, la reconnaissance « des valeurs suprêmes, et de Dieu qui en est la source et le terme ».183Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 21: AAS 59 (1967) 267. Le développement au profit de tous répond à l'exigence d'une justice à l'échelle mondiale qui garantisse une paix planétaire et rende possible la réalisation d'un « humanisme plénier »,184Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 42: AAS 59 (1967) 278. gouverné par les valeurs spirituelles.

Dans cette perspective, Paul VI institue en 1967 la Commission Pontificale « Iustitia et Pax », réalisant un vœu des Pères conciliaires, qui estiment « très souhaitable la création d'un organisme de l'Église universelle, chargé d'inciter la communauté catholique à promouvoir l'essor des régions pauvres et la justice sociale entre les nations ».185Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 90: AAS 58 (1966) 1112. À l'initiative de Paul VI, à partir de 1968, le premier jour de l'année l'Église célèbre la Journée mondiale de la paix. Le même Souverain Pontife lance la tradition des Messages qui abordent le thème choisi pour chaque Journée mondiale de la paix, amplifiant ainsi le « corpus » de la doctrine sociale.

Au début des années soixante-dix, dans un climat turbulent de contestation fortement idéologique, Paul VI reprend l'enseignement social de Léon XIII et l'actualise, à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de « Rerum Novarum », par la Lettre apostolique « Octogesima Adveniens ».186Cf. Paul VI, Lettre apost. Octogesima adveniens: AAS 63 (1971) 401-441. Le Pape réfléchit sur la société post-industrielle avec tous ses problèmes complexes, relevant l'insuffisance des idéologies pour répondre à ces défis: l'urbanisation, la condition des jeunes, la situation de la femme, le chômage, les discriminations, l'émigration, l'accroissement démographique, l'influence des moyens de communication sociale, le milieu naturel.

Quatre-vingt-dix ans après « Rerum Novarum », Jean-Paul II consacre l'encyclique « Laborem exercens » 187Cf. Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens: AAS 73 (1981) 577-647. au travail, bien fondamental de la personne, facteur primordial de l'activité économique et clef de toute la question sociale. « Laborem exercens » trace une spiritualité et une éthique du travail, dans le contexte d'une réflexion théologique et philosophique profonde. Le travail ne doit pas être simplement conçu dans un sens objectif et matériel, mais il faut aussi dûment tenir compte de sa dimension subjective, en tant qu'activité exprimant toujours la personne. En plus d'être un paradigme décisif de la vie sociale, le travail possède toute la dignité d'un lieu où la vocation naturelle et surnaturelle de la personne doit se réaliser.

Avec l'encyclique « Sollicitudo rei socialis »,188Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis: AAS 80 (1988) 513-586. Jean-Paul II commémore le vingtième anniversaire de « Populorum Progressio » et aborde à nouveau le thème du développement, en suivant deux lignes directrices: « D'une part la situation dramatique du monde contemporain, sous le profil du manque de développement dans le Tiers Monde, et d'autre part, le sens, les conditions et les exigences d'un développement digne de l'homme ».189Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 26, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 32. L'encyclique introduit la différence entre progrès et développement et affirme que « le vrai développement ne peut se limiter à la multiplication des biens et des services, i.e. à ce qu'on possède, mais qu'il doit favoriser la plénitude de l'“être” humain. De cette manière, on entend délimiter avec clarté la nature morale du vrai développement ».190Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 26, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 33. Évoquant la devise du pontificat de Pie XII, « Opus iustitiae pax », la paix est le fruit de la justice, Jean-Paul II commente: « Aujourd'hui on pourrait dire, avec la même justesse et la même force d'inspiration biblique (cf. Is 32, 17; Jc 3, 18): Opus solidaritatis pax, la paix est le fruit de la solidarité ».191Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 39: AAS 80 (1988) 568.

Pour le centième anniversaire de « Rerum Novarum », Jean-Paul II promulgue sa troisième encyclique sociale, « Centesimus annus »,192Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus: AAS 83 (1991) 793-867. dont émerge la continuité doctrinale de cent ans de Magistère social de l'Église. Reprenant un des principes fondamentaux de la conception chrétienne de l'organisation sociale et politique, qui avait constitué le thème central de la précédente encyclique, le Pape écrit: « le principe de solidarité, comme on dit aujourd'hui (...) a été énoncé à plusieurs reprises par Léon XIII sous le nom d'“amitié” (...). Pie XI le désigna par le terme non moins significatif de “charité sociale”, tandis que Paul VI, élargissant le concept en fonction des multiples dimensions modernes de la question sociale, parlait de “civilisation de l'amour” ».193Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 10: AAS 83 (1991) 805. Jean-Paul II souligne comment l'enseignement social de l'Église suit l'axe de la réciprocité entre Dieu et l'homme: reconnaître Dieu en chaque homme et chaque homme en Dieu est la condition d'un développement humain authentique. L'analyse articulée et approfondie des « res novae » et, en particulier, du grand tournant de 1989 avec l'effondrement du système soviétique, contient une appréciation de la démocratie et de l'économie libérale, dans le cadre d'une solidarité indispensable.

Notes

  1. 143. Cf. Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 97-144.
  2. 144. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 20, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 24.
  3. 145. Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 189; Pie XII, Radio- message pour le 50ème anniversaire de « Rerum novarum »: AAS 33 (1941) 198.
  4. 146. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 5: AAS 83 (1991) 799.
  5. 147. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 5: AAS 83 (1991) 799.
  6. 148. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 56: AAS 83 (1991) 862.
  7. 149. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 60: AAS 83 (1991) 865.
  8. 150. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 60: AAS 83 (1991) 865.
  9. 151. Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 143; Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 56: AAS 83 (1991) 862.
  10. 152. Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 177-228.
  11. 153. Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931) 186-189.
  12. 154. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 21, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 24.
  13. 155. Cf. Pie XI, Encycl. Non abbiamo bisogno: AAS 23 (1931) 285-312.
  14. 156. Cf. Pie XI, Encycl. Mit brennender Sorge: Texte officiel (allemand): AAS 29 (1937) 145-167.
  15. 157. Pie XI, Discours aux journalistes belges de la radio (6 septembre 1938), in Jean-Paul II, Allocution aux dirigeants de l' « Anti-Defamation League of B'nai B'rith » (22 mars 1984): La Documentation Catholique, nº 1874 (1984), p. 509.
  16. 158. Pie XI, Encycl. Divini Redemptoris: Texte officiel (latin): AAS 29 (1937) 65-106.
  17. 159. Pie XI, Encycl. Divini Redemptoris: AAS 29 (1937) 130.
  18. 160. Cf. Pie XII, Radio-messages de Noël: sur la paix et l'ordre international, des années: 1939: AAS 32 (1940) 5-13; 1940: AAS 33 (1941) 5-14; 1941: AAS 34 (1942) 10-21; 1945: AAS 38 (1946) 15-25; 1946: AAS 39 (1947) 7-17; 1948: AAS 41 (1949) 8-16; 1950: AAS 43 (1951) 49-59; 1951: AAS 44 (1952) 5-15; 1954: AAS 47 (1955) 15-28; 1955: AAS 48 (1956) 26-41; sur l'ordre interne des nations, de 1942: AAS 35 (1943) 9-24; sur la démocratie, de 1944: AAS 37 (1945) 10-23; sur la fonction de la civilisation chrétienne, du 1er septembre 1944: AAS 36 (1944) 249-258; sur le retour à Dieu dans la générosité et dans la fraternité, de 1947: AAS 40 (1948) 8-16; sur l'année du grand retour et du grand pardon, de 1949: AAS 42 (1950) 121-133; sur la dépersonnalisation de l'homme, de 1952: AAS 45 (1953) 33-46; sur le rôle du progrès technique et la paix des peuples, de 1953: AAS 46 (1954) 5-16.
  19. 161. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 22, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, pp. 25-26.
  20. 162. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 22, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 25.
  21. 163. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55 (1963) 267-269, 278-279, 291, 295-296.
  22. 164. Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra: AAS 53 (1961) 401-464.
  23. 165. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 23, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 26.
  24. 166. Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra: AAS 53 (1961) 415-418.
  25. 167. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55 (1963) 257-304.
  26. 168. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris, Adresse: AAS 55 (1963) 257.
  27. 169. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55 (1963) 301.
  28. 170. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55 (1963) 294.
  29. 171. Cf. Roy Card. Maurice, Lettre à Paul VI et Réflexions à l'occasion du dixième anniversaire de “Pacem in terris”: L'Osservatore Romano, éd. française, 20 avril 1973, pp. 5-12.
  30. 172. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 1: AAS 58 (1966) 1025-1120.
  31. 173. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 24, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 28.
  32. 174. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 1: AAS 58 (1966) 1026.
  33. 175. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 40: AAS 58 (1966) 1058.
  34. 176. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 24: AAS 58 (1966) 1045.
  35. 177. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 25: AAS 58 (1966) 1045.
  36. 178. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 24, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 29.
  37. 179. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Décl. Dignitatis humanae: AAS 58 (1966) 929-946.
  38. 180. Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 76-80: AAS 59 (1967) 294-296.
  39. 181. Cf. Paul VI, Encycl. Populorum progressio: AAS 59 (1967) 257-299.
  40. 182. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 25, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, pp. 29-30.
  41. 183. Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 21: AAS 59 (1967) 267.
  42. 184. Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 42: AAS 59 (1967) 278.
  43. 185. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 90: AAS 58 (1966) 1112.
  44. 186. Cf. Paul VI, Lettre apost. Octogesima adveniens: AAS 63 (1971) 401-441.
  45. 187. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens: AAS 73 (1981) 577-647.
  46. 188. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis: AAS 80 (1988) 513-586.
  47. 189. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 26, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 32.
  48. 190. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 26, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 33.
  49. 191. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 39: AAS 80 (1988) 568.
  50. 192. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus: AAS 83 (1991) 793-867.
  51. 193. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 10: AAS 83 (1991) 805.