‘‘Avoir faim et soif’’ sont des expériences très intenses, parce qu’elles répondent à des besoins vitaux et sont liées à l’instinct de survie. Il y a des gens qui avec cette même intensité aspirent à la justice et la recherchent avec un désir vraiment ardent. Jésus dit qu’ils seront rassasiés, puisque, tôt ou tard, la justice devient réalité, et nous, nous pouvons contribuer à ce que ce soit possible, même si nous ne voyons pas toujours les résultats de cet engagement.
Mais la justice que Jésus propose n’est pas comme celle que le monde recherche ; une justice tant de fois entachée par des intérêts mesquins, manipulée d’un côté ou de l’autre. La réalité nous montre combien il est facile d’entrer dans les bandes organisées de la corruption, de participer à cette politique quotidienne du “donnant-donnant”, où tout est affaire. Et que de personnes souffrent d’injustices, combien sont contraintes à observer, impuissantes, comment les autres se relaient pour se partager le gâteau de la vie. Certains renoncent à lutter pour la vraie justice et choisissent de monter dans le train du vainqueur. Cela n’a rien à voir avec la faim et la soif de justice dont Jésus fait l’éloge.
Une telle justice commence à devenir réalité dans la vie de chacun lorsque l’on est juste dans ses propres décisions, et elle se manifeste ensuite, quand on recherche la justice pour les pauvres et les faibles. Il est vrai que le mot “justice” peut être synonyme de fidélité à la volonté de Dieu par toute notre vie, mais si nous lui donnons un sens très général, nous oublions qu’elle se révèle en particulier dans la justice envers les désemparés : « Recherchez le droit, redressez le violent ! Faites droit à l’orphelin, plaidez pour la veuve ! » (Is 1, 17). Rechercher la justice avec faim et soif, c’est cela la sainteté ! « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ».
La miséricorde a deux aspects : elle consiste à donner, à aider, à servir les autres, et aussi à pardonner, à comprendre. Matthieu le résume dans une règle d’or : « Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux » (7, 12). Le Catéchisme nous rappelle que cette loi doit être appliquée « dans tous les cas »71Catéchisme de l’Église catholique, n. 1789, cf. n. 1970., spécialement quand quelqu’un « est quelquefois affronté à des situations qui rendent le jugement moral moins assuré et la décision difficile »72Ibid., n. 1787..
Donner et pardonner, c’est essayer de reproduire dans nos vies un petit reflet de la perfection de Dieu qui donne et pardonne en surabondance. C’est pourquoi, dans l’évangile de Luc, nous n’entendons plus le « soyez parfaits » (Mt 5, 48) mais : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés ; remettez, et il vous sera remis. Donnez et l’on vous donnera » (6, 36-38). Et puis Luc ajoute quelque chose que nous ne devrions pas ignorer : « De la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour » (6, 38). La mesure que nous utilisons pour comprendre et pour pardonner nous sera appliquée pour nous pardonner. La mesure que nous appliquons pour donner, nous sera appliquée au ciel pour nous récompenser. Nous n’avons pas intérêt à l’oublier.
Jésus ne dit pas : “Heureux ceux qui planifient la vengeance”, mais il appelle heureux ceux qui pardonnent et qui le font « jusqu’à soixante-dix-sept fois » (Mt 18, 22). Il faut savoir que tous, nous constituons une armée de gens pardonnés. Nous tous, nous avons bénéficié de la compassion divine. Si nous nous approchons sincèrement du Seigneur et si nous tendons l’oreille, nous entendrons parfois probablement ce reproche : « Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi ? » (Mt 18, 33). Regarder et agir avec miséricorde, c’est cela la sainteté ! « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ».
Cette béatitude concerne les personnes qui ont un cœur simple, pur, sans souillure, car un cœur qui sait aimer ne laisse pas entrer dans sa vie ce qui porte atteinte à cet amour, ce qui le fragilise ou ce qui le met en danger. Dans la Bible, le cœur, ce sont nos intentions véritables, ce que nous cherchons vraiment et que nous désirons, au-delà de ce qui nous laissons transparaître : « Car ils [les hommes] ne voient que les yeux, mais le Seigneur voit le cœur » (1 S 16, 7). Il cherche à parler à notre cœur (cf. Os 2, 16) et il désire y écrire sa Loi (cf. Jr. 31, 33). En définitive, il veut nous donner un cœur nouveau (cf. Ez 36, 26).
Plus que sur toute chose, il faut veiller sur le cœur (cf. Pr 4, 23). S’il n’est en rien souillé par le mensonge, ce cœur a une valeur réelle pour le Seigneur. Il « fuit la fourberie, il se retire devant des pensées sans intelligence » (Sg 1, 5). Le Père, qui « voit dans le secret » (Mt 6, 6), reconnaît ce qui n’est pas pur, autrement dit, ce qui n’est pas sincère, mais qui est seulement une coquille et une apparence, tout comme le Fils sait « ce qu'il y [a] dans l'homme » (Jn 2, 25).
Il est vrai qu’il n’y a pas d’amour sans des œuvres d’amour, mais cette béatitude nous rappelle que le Seigneur demande un don de soi au frère qui vienne du cœur, puisque « quand je distribuerais tous mes biens en aumône, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien » (1 Co 13, 3). Dans l’Évangile selon Matthieu, nous voyons aussi que ce qui procède du cœur, c’est cela qui souille l’homme (cf. 15, 18), car de là proviennent, entre autres, les crimes, le vol, les faux témoignages. (cf. Mt 15, 19). Les désirs et les décisions les plus profonds, qui nous guident réellement, trouvent leur origine dans les intentions du cœur.
Quand le cœur aime Dieu et le prochain (cf. Mt 22, 36-40), quand telle est son intention véritable et non pas de vaines paroles, alors ce cœur est pur et il peut voir Dieu. Saint Paul, dans son hymne à la charité, rappelle que « nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme » (1 Co 13, 12), mais dans la mesure où règne l’amour vrai, nous serons capables de voir « face à face » (ibid.). Jésus promet que ceux qui ont un cœur pur ‘‘verront Dieu’’. Garder le cœur pur de tout ce qui souille l’amour, c’est cela la sainteté ! « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ».
Cette béatitude nous fait penser aux nombreuses situations de guerre qui se répètent. En ce qui nous concerne, il est fréquent que nous soyons des instigateurs de conflits ou au moins des causes de malentendus. Par exemple, quand j’entends quelque chose de quelqu’un, que je vais voir une autre personne et que je le lui répète ; et que j’en fais même une deuxième version un peu plus étoffée et que je la propage. Et si je réussis à faire plus de mal, il semble que cela me donne davantage de satisfaction. Le monde des ragots, fait de gens qui s’emploient à critiquer et à détruire, ne construit pas la paix. Ces gens sont au contraire des ennemis de la paix et aucunement bienheureux73La diffamation et la calomnie sont comme un acte terroriste : on jette la bombe, on détruit, et l’agresseur reste heureux et tranquille. C’est très différent de la grandeur d’âme de celui qui s’approche pour discuter face à face, avec une sincérité sereine, en pensant au bien de l’autre..
Les pacifiques sont source de paix, ils bâtissent la paix et l’amitié sociales. À ceux qui s’efforcent de semer la paix en tous lieux, Jésus a fait une merveilleuse promesse : « Ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9). Il a demandé à ses disciples de dire en entrant dans une maison : « Paix à cette maison ! » (Lc 10, 5). La Parole de Dieu exhorte chaque croyant à rechercher la paix ‘‘en union avec tous’’ (cf. 2 Tm 2, 22), car « un fruit de justice est semé dans la paix pour ceux qui produisent la paix » (Jc 3, 18). Et si parfois, dans notre communauté, nous avons des doutes quant à ce que nous devons faire, « poursuivons donc ce qui favorise la paix » (Rm 14, 19), parce que l’unité est supérieure au conflit74À certaines occasions, il peut être nécessaire de discuter à propos des difficultés d’un frère. Dans ces cas, il peut arriver que se transmette une reconstruction au lieu d’un fait objectif. La passion déforme la réalité concrète du fait, le transforme en une reconstruction et finit par transmettre cette reconstruction chargée de subjectivité. On détruit ainsi la réalité et on ne respecte pas la vérité de l’autre..
Il n’est pas facile de bâtir cette paix évangélique qui n’exclut personne mais qui inclut également ceux qui sont un peu étranges, les personnes difficiles et compliquées, ceux qui réclament de l’attention, ceux qui sont différents, ceux qui sont malmenés par la vie, ceux qui ont d’autres intérêts. C’est dur et cela requiert une grande ouverture d’esprit et de cœur, parce qu’il ne s’agit pas d’« un consensus de bureau ou d’une paix éphémère, pour une minorité heureuse »75Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 218 : AAS 105 (2013), p. 1110. ni d’un projet « de quelques-uns destiné à quelques-uns »76Ibid., n. 239, p. 1116.. Il ne s’agit pas non plus d’ignorer ou de dissimuler les conflits, mais « d’accepter de supporter le conflit, de le résoudre et de le transformer en un maillon d’un nouveau processus »77Ibid., n. 227, p. 1112.. Il s’agit d’être des artisans de paix, parce que bâtir la paix est un art qui exige sérénité, créativité, sensibilité et dextérité. Semer la paix autour de nous, c’est cela la sainteté ! « Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux ».
Jésus lui-même souligne que ce chemin va à contrecourant, au point de nous transformer en sujets qui interpellent la société par leur vie, en personnes qui dérangent. Jésus rappelle combien de personnes sont persécutées et ont été persécutées simplement pour avoir lutté pour la justice, pour avoir vécu leurs engagements envers Dieu et envers les autres. Si nous ne voulons pas sombrer dans une obscure médiocrité, ne recherchons pas une vie confortable, car « qui veut […] sauver sa vie la perdra » (Mt 16, 25).
Pour vivre l’Évangile, on ne peut pas s’attendre à ce que tout autour de nous soit favorable, parce que souvent les ambitions du pouvoir et les intérêts mondains jouent contre nous. Saint Jean-Paul II disait qu’« une société est aliénée quand, dans les formes de son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend plus difficile la réalisation [du] don [de soi] et la constitution de [la] solidarité entre hommes »78Lett. enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 41c : AAS 83 (1991), pp. 844-845.. Dans une telle société aliénée, prise dans un enchevêtrement politique, médiatique, économique, culturel et même religieux qui empêche un authentique développement humain et social, il devient difficile de vivre les béatitudes, et cela est même mal vu, suspecté, ridiculisé.
La croix, en particulier les peines et les souffrances que nous supportons pour suivre le commandement de l’amour et le chemin de la justice, est une source de maturation et de sanctification. Rappelons-nous que, lorsque le Nouveau Testament parle des souffrances qu’il faut supporter pour l’Évangile, il se réfère précisément aux persécutions (cf. Ac 5, 41 ; Ph 1, 29 ; Col 1, 24 ; 2 Tm 1, 12 ; 1 P 2, 20 ; 4, 14-16 ; Ap 2, 10).
Mais nous parlons des persécutions inévitables, non pas de celles que nous pouvons causer nous-mêmes par une mauvaise façon de traiter les autres. Un saint n’est pas quelqu’un de bizarre, de distant, qui se rend insupportable par sa vanité, sa négativité et ses rancœurs. Les Apôtres du Christ n’étaient pas ainsi. Le livre des Actes rapporte avec insistance que ceux-ci jouissaient de la sympathie « de tout le peuple » (2, 47 ; cf. 4, 21.33 ; 5, 13), tandis que certaines autorités les harcelaient et les persécutaient (cf. 4, 1-3 ; 5, 17-18).
Les persécutions ne sont pas une réalité du passé, parce qu’aujourd’hui également, nous en subissons, que ce soit d’une manière sanglante, comme tant de martyrs contemporains, ou d’une façon plus subtile, à travers des calomnies et des mensonges. Jésus dit d’être heureux quand « on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie » (Mt 5, 11). D’autres fois, il s’agit de moqueries qui cherchent à défigurer notre foi et à nous faire passer pour des êtres ridicules. Accepter chaque jour le chemin de l’Évangile même s’il nous crée des problèmes, c’est cela la sainteté !