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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Certains noms attribués à Dieu désignent-ils sa substance ?

Objections :

1. Il semble qu’aucun nom attribué à Dieu ne désigne sa substance. En effet, Saint Jean Damascène écrit : “ Chacun des noms donnés à Dieu ne vise pas à signifier ce qu’il est selon sa substance, mais à montrer soit ce qu’il n’est pas, soit sa relation à d’autres, soit ce qui est consécutif à sa nature ou à son opération. ”

2. Denys affirme : “Tu trouveras chez les saints interprètes de la doctrine sacrée un hymne de louange, où les appellations de Dieu se partagent et s’expliquent d’après les degrés divers de ses manifestations. ” Cela signifie que les noms employés par les saints docteurs pour la divine louange se distinguent seulement selon que les perfections qu’ils signifient procèdent de Dieu. Or signifier d’une chose qu’elle procède d’une autre, c’est ne rien signifier de l’essence de cette dernière. Donc les noms que l’on dit de Dieu ne se rapportent pas à ce qu’il est substantiellement.

3. On ne peut nommer les êtres que de la manière dont on les connaît ; or, en cette vie, Dieu n’est pas connu selon sa substance. Donc aucun des noms qui sont dits de Dieu ne le désigne selon sa substance.

En sens contraire :

Saint Augustin nous dit : “ Pour Dieu, c’est tout un d’être, et d’être fort, sage ou quoi que ce soit que vous disiez de cette simplicité en vue d’en signifier la substance. " Donc tous les noms de ce genre signifient la substance divine.

Réponse :

Manifestement les noms qui sont dits de Dieu par manière de négation, ou qui expriment un rapport de Dieu à la créature ne signifient en aucune manière sa substance, mais qu’il n’est pas ceci ou cela, ou bien sa relation à autre chose, ou mieux la relation d’autre chose à lui. Mais au sujet des noms qui sont attribués à Dieu de façon absolue et affirmative, comme “ bon ”, “ sage ” et autres semblables, on a émis à ce sujet des opinions multiples.

Certains ont dit que tous ces noms, bien que de forme affirmative, sont destinés à écarter de Dieu quelque chose, plutôt qu’à dire ce qu’il est. Ainsi, selon eux, dire que Dieu est vivant, c’est dire qu’il n’est pas ce que sont les choses sans vie, et ainsi du reste. Telle est l’opinion de Rabbi Moïse. D’autres disent que ces noms ne veulent signifier que le rapport de Dieu à la créature, de sorte que quand nous disons : “ Dieu est bon ”, cela veut dire : “ Dieu est cause de la bonté dans les choses. ” Et ainsi en est-il des autres noms.

Mais aucune de ces opinions ne paraît admissible, pour trois motifs. Premièrement, selon aucune de ces interprétations on ne peut expliquer pourquoi on appliquerait à Dieu certains noms plutôt que d’autres. Ainsi Dieu est cause des corps autant que des choses bonnes. Si quand on dit : Dieu est bon, l’on ne signifie rien d’autre que : Dieu est cause des choses bonnes, on pourra donc dire tout aussi bien que Dieu est un corps parce qu’il est cause des corps. Également, on pourrait dire qu’il est un corps pour dire qu’il n’est pas purement en puissance, comme la matière première. Deuxièmement, il résulterait de là que les noms appliqués à Dieu ne lui conviendraient qu’en second, comme quand nous disons d’une médecine qu’elle est saine pour dire seulement qu’elle est cause de santé pour l’animal auquel le mot “ sain ” convient d’abord. Troisièmement, cela est contraire à l’intention de ceux qui parlent de Dieu. Quand ils disent de Dieu qu’il est vivant, ce qu’ils veulent dire, ce n’est pas qu’il est la cause de notre vie ni qu’il diffère des corps sans vie.

C’est pourquoi nous devons parler autrement : ces termes signifient bien la substance divine, et sont attribués à Dieu substantiellement ; mais ils ne réussissent pas à le représenter. En voici la raison. Les noms que nous donnons à Dieu le signifient à la manière dont nous le connaissons. Or, notre esprit connaissant Dieu à partir des créatures, il le connaît pour autant que les créatures le représentent, et on a montré plus haut que Dieu qui est absolument et universellement parfait a primordialement en lui-même toutes les perfections qu’on trouve dans les créatures. Il suit de là qu’une créature quelconque représente Dieu et lui est semblable dans la mesure où elle a quelque perfection ; non pas certes qu’elle le représente comme un être de même espèce ou de même genre, mais comme le principe transcendant dont les effets sont déficients à l’égard de sa forme à lui, mais dont ils retiennent pourtant une certaine ressemblance, à la manière dont les formes des corps inférieurs représentent la vertu du soleil. C’est ce que nous avons exposé plus haut en parlant de la perfection divine. Ainsi donc, les noms allégués signifient la substance divine, mais ils la signifient imparfaitement comme les créatures la représentent imparfaitement. Donc, lorsqu’on dit : Dieu est bon, le sens n’est pas : Dieu est cause de bonté, ou bien : Dieu n’est pas mauvais ; mais le sens est : Ce que nous appelons bonté dans les créatures préexiste en Dieu, quoique selon un mode supérieur. Il ne s’ensuit donc pas qu’il appartienne à Dieu d’être bon en tant qu’il cause la bonté ; mais plutôt, inversement, parce qu’il est bon il répand la bonté dans les choses, selon ces paroles de Saint Augustin : “ Parce qu’il est bon, nous sommes. ”

Solutions :

1. Si le Damascène dit que ces noms ne signifient pas ce que Dieu est, c’est parce que par aucun d’entre eux n’est exprimé parfaitement ce qu’il est : chacun pourtant le signifie imparfaitement, de même que les créatures le représentent imparfaitement.

2. Dans la signification des noms, autre chose parfois est ce dont le nom a été tiré, autre chose ce qu’il est destiné à signifier : ainsi le mot pierre (lapis) a été choisi parce que la pierre blesse le pied (laedit pedem) ; et pourtant il ne signifie pas “ ce qui blesse le pied ”, mais bien une espèce de corps ; sans quoi, tout ce qui blesse le pied serait une pierre. Ainsi donc, les noms divins dont on parle ont bien pour origine les processus créateurs qui partent de la Divinité ; de même, en effet, que selon les diverses perfections participées, qu’elles tiennent de Dieu, les créatures le représentent, bien qu’imparfaitement, de même notre intelligence le connaît et le nomme selon chaque perfection qui procède de lui. Cependant les noms divins ne sont pas destinés à signifier les processions divines en elles-mêmes, comme si, en disant : Dieu est vivant, on entendait : de lui procède la vie ; mais bien à signifier le Principe même des choses, sous l’aspect où la vie préexiste en lui, bien que ce soit sous une forme plus éminente que nous ne pouvons le comprendre ou l’exprimer.

3. Nous ne pouvons en cette vie connaître l’essence divine selon ce qu’elle est en elle-même ; mais nous la connaissons telle qu’elle est représentée dans les perfections des créatures, et c’est ainsi que l’expriment les noms employés par nous.