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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Dieu est-il universellement parfait, contenant en lui les perfections de toutes choses ?

Objections :

1. Il ne semble pas que les perfections de toutes choses soient en Dieu, car Dieu est simple, ainsi qu’on l’a montré. Or les perfections des choses sont nombreuses et diverses. Il n’y a donc pas en Dieu les perfections de toutes choses.

2. Des attributs opposés ne peuvent se rencontrer dans le même sujet. Or, les perfections des choses sont opposées, car chaque chose reçoit sa perfection de sa différence spécifique, et les différences, par lesquelles est divisé le genre et sont constituées les espèces, sont opposées. Puisque les perfections opposées ne peuvent cœxister dans le même sujet, il semble donc que toutes les perfections des choses ne sont pas en Dieu.

3. Le vivant est plus parfait que le simple étant, et l’intelligent, que le vivant. Or, l’essence en Dieu est l’être même. Donc il n’y a pas en lui la vie, la sagesse et les autres perfections.

En sens contraire :

Denys a dit : “ Dieu, par sa seule existence, possède d’emblée tout le reste. ”

Réponse :

Certes les perfections de toutes choses sont en Dieu. Aussi est-il dit universellement parfait, parce qu’aucune grandeur ne lui manque de toutes les perfections qu’on peut découvrir dans tous les ordres, ainsi que l’affirme le Commentateur On peut le démontrer de deux façons.

D’abord, tout ce qu’il y a de perfection dans l’effet doit se retrouver dans la cause efficiente, que ce soit selon la même raison, s’il s’agit d’un agent univoque, comme lorsqu’un homme engendre un homme ; ou bien de façon éminente, s’il s’agit d’un agent équivoque, comme dans le soleil il y a quelque chose de semblable à ce qui est engendré par sa vertu. Car il est manifeste que tout effet préexiste virtuellement dans sa cause efficiente ; mais préexister ainsi virtuellement dans la cause efficiente, ce n’est pas préexister sous un mode moins parfait, mais plus parfait, alors que préexister potentiellement dans la cause matérielle est préexister sous un mode imparfait, parce que la matière, comme telle, est imparfaite, tandis que l’agent, comme tel, est parfait. Puisque Dieu est première cause efficiente des choses, les perfections de toutes choses doivent préexister en Dieu selon un mode plus éminent. Denys signale cet argument quand il dit de Dieu : “ Il n’est pas ceci à l’exclusion de cela ; mais il est tout, en tant que cause de tout. ” La seconde raison est celle-ci. Nous avons démontré que Dieu est l’être même subsistant par soi ; il suit de là nécessairement qu’il y a en lui toute la perfection de l’acte d’être. Il est manifeste, en effet, que la raison pour laquelle un corps chaud n’a pas toute la perfection de la chaleur est que la chaleur participée n’est pas pleinement elle-même, mais, si la chaleur subsistait par soi, rien ne pourrait lui manquer de ce qui est la chaleur. Il en résulte que, Dieu étant l’être même subsistant, rien ne peut lui manquer de la perfection de l’être. Or, les perfections de tous les étants se ramènent à celle de l’être ; car les étants sont parfaits dans la mesure où ils ont l’être. Ils suit de là que la perfection d’aucun étant ne fait défaut à Dieu. Et cet argument a été encore indiqué par Denys quand il a dit : “ Dieu n’est pas de telle ou telle manière ; il est absolument et sans bornes, il embrasse en lui la totalité de l’être. ” Un peu plus loin il ajoute : “ C’est lui qui est l’être de tout ce qui subsiste. ”

Solutions :

1. Comme l’explique le même Denys : “ Si le soleil, un en lui-même et brillant uniformément embrasse en sa forme une les substances, ainsi que les qualités multiples et diverses des choses sensibles, bien plus encore il est nécessaire que dans la cause de tous les étants ceux-ci préexistent, compris dans l’unité de sa nature. ” Et c’est ainsi que des choses diverses et opposées en elles-mêmes préexistent en Dieu dans l’unité, sans faire tort à sa simplicité parfaite.

2. Cette Réponse suffit à résoudre la deuxième objection.

3. Comme l’observe encore Denys, bien que l’être en lui-même soit plus parfait que la vie en elle-même, et la vie plus parfaite que la pensée, à considérer les raisons formelles selon lesquelles notre raison les distingue, le vivant, lui, est plus parfait que l’étant non vivant, car le vivant est aussi un étant, et l’intelligent est aussi un vivant. Ainsi donc, il faut reconnaître que l’étant n’inclut pas en sa notion le vivant et l’intelligent, car participer à l’être, ce n’est pas avoir part à tous les modes d’être. Cependant, l’être lui-même inclut la vie et la pensée, car il n’est pas une perfection de l’être qui puisse faire défaut à celui qui est l’être même subsistant.