TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Trouve-t-on en Dieu la justice ?

Objections :

1. Il semble que non. Car la justice, est divisée d’avec la tempérance. Or, la tempérance ne se trouve pas en Dieu. Donc pas davantage la justice.

2. Faire tout ce qu’on fait selon le bon plaisir de sa volonté n’est pas agir selon la justice. Or, dit l’Apôtre aux Éphésiens (1,11), Dieu “ opère toutes choses au gré de sa volonté ”.

3. L’acte propre de la justice est de rendre à chacun son dû. Or Dieu ne doit rien à personne.

4. Tout ce qui est en Dieu est identique à son essence. Mais cela ne convient pas à la justice car, dit Boèce, “ce qui est bon concerne l’essence, mais ce qui est juste concerne l’action ”.

En sens contraire :

on dit dans le Psaume (11, 7) : “ Le Seigneur est juste ; il aime la justice. ”

Réponse :

Il y a deux sortes de justice. L’une qui consiste à donner et à recevoir en retour, comme dans les achats, les ventes et autres communications ou échanges. Cette justice est appelée par le Philosophe justice commutative, c’est-à-dire qu’elle règle les échanges et les communications. Et cette justice-là ne convient pas à Dieu ; car, dit l’Apôtre aux Romains (11, 35) : “ Qui lui a donné le premier, pour devoir être payé en retour ? ”

Une autre espèce de justice consiste à distribuer, et on l’appelle justice distributive. Par elle, un gouvernant ou un administrateur attribue à chacun ce qui lui revient selon son mérite. De même donc que le bon ordre de la famille ou de n’importe quel groupe gouverné est le témoignage de cette espèce de justice dans le gouvernant ; de même l’ordre de l’univers, aussi apparent dans les choses de la nature que celles qui relèvent de la volonté, manifeste la justice de Dieu. Aussi Denys écrit-il : “ On doit reconnaître la vraie justice de Dieu en ce qu’il attribue à tous les êtres ce qui leur convient selon la dignité de chacun, conservant la nature de chaque être à sa place et dans sa propre valeur. ”

Solutions :

1. Parmi les vertus morales, il en est qui gouvernent les passions : ainsi la tempérance gouverne les convoitises, la force surmonte les craintes et modère les audaces, la douceur calme les colères Ces vertus ne peuvent être attribuées à Dieu que par métaphore ; car en Dieu il n’y a point de passion ainsi qu’on l’a vu, et pas davantage d’appétit sensitif, siège de ce genre de vertus d’après le Philosophe. D’autres vertus morales concernent les opérations comme les donations, les dépenses, etc., que règlent la justice, la libéralité et la magnificence, vertus qui n’ont pas pour siège la partie sensitive de l’âme, mais la volonté. Rien n’empêche donc que des vertus de cette sorte soient attribuées à Dieu, non sans doute à l’égard des actions concernant la cité, mais à l’égard de celles qui conviennent à Dieu. Car il serait ridicule, comme le remarque Aristote, de louer Dieu pour ses vertus politiques.

2. Puisque le bien présenté par l’intelligence est l’objet de la volonté, il est impossible que Dieu veuille quelque chose qui ne soit pas ordonné par sa sagesse. Celle-ci est comme la loi de justice, selon laquelle sa volonté est droite et juste. Aussi, ce que Dieu fait selon son bon plaisir est juste, comme est juste ce que nous faisons selon la loi. Mais pour nous il s’agit d’une loi établie par un supérieur, alors que Dieu est à lui-même sa propre loi.

3. A chacun est dû ce qui lui appartient. Or il appartient à chacun d’avoir ce qui est ordonné à lui : ainsi l’esclave appartient au maître, non le maître à l’esclave ; car l’homme libre est celui qui dispose de soi-même 2. Le nom de dette comprend donc une relation d’exigence ou de dépendance de quelqu’un à l’égard de celui à qui il est ordonné. Or l’ordre des choses se présente sous deux aspects. D’une part, tel être créé est ordonné à tel autre, comme les parties au tout, les accidents à la substance et chaque chose à sa fin. D’autre part, toutes les choses créées sont ordonnées à Dieu. Il s’ensuit que, dans l’action divine, l’idée de dette peut être envisagée de deux manières, suivant que quelque chose est dû à Dieu même, ou à la créature. Et dans ces deux cas, Dieu accomplit ce qui est dû. En effet, il est dû à Dieu que soient réalisés dans les choses les desseins conçus par sa sagesse et par sa volonté, par lesquels est manifestée sa bonté. Sous ce rapport, la justice de Dieu concerne son honneur, pour lequel il se rend à lui-même ce qui lui est dû. Quant à la créature, il lui est dû d’avoir ce qui est ordonné à elle, comme à l’homme d’avoir des mains, et que les autres animaux soient à son service. Et ici encore Dieu accomplit la justice, quand il donne à chacun ce qui lui est dû selon ce que comporte sa nature et sa condition. Mais cette dette-là dépend de la première ; car cela est dû à chaque être, qui lui est ordonné selon l’ordre établi par la sagesse divine. Et bien que Dieu, de cette manière, donne à quelqu’un ce qui lui est dû, lui-même n’est pas pour autant débiteur ; car lui-même n’est pas ordonné aux autres, mais les autres à lui. Aussi dit-on parfois que la justice en Dieu est le sens de ce qu’exige sa bonté, et parfois qu’elle est la rétribution conforme aux mérites. Saint Anselme signale ces deux points de vue quand il écrit, s’adressant à Dieu : “ Lorsque tu punis les méchants, c’est justice, parce que cela convient à leurs mérites ; mais quand tu les épargnes, c’est justice, parce que cela s’accorde à ta bonté. ”

4. Bien que la justice concerne l’action, cela n’empêche pas qu’elle s’identifie avec l’essence de Dieu ; car ce qui est de l’essence d’un être peut aussi être un principe d’action. Mais le bien ne concerne pas toujours l’action, car un être est dit bon non seulement selon qu’il agit, mais encore selon qu’il est parfait dans son essence. C’est pourquoi il est dit dans le même passage de Boèce qu’à l’égard du juste le bon est comme ce qui est général a l’égard de ce qui est particulier