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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Dieu est-il suprêmement bon ?

Objections :

1. Il semble que non, car “ suprême ment bon ” dit plus que simplement “ bon ”, sans quoi il conviendrait à n’importe quel bien. Mais tout ce qui s’obtient par addition est composé. Le suprêmement bon est donc composé. Or, Dieu est suprêmement simple, on l’a montré. Donc il n’est pas suprêmement bon.

2. Selon le Philosophe, “ est bon ce vers quoi tendent toutes choses ”. Or il n’est rien vers quoi tendent toutes choses, si ce n’est Dieu, qui est la fin de toutes choses. Il n’y a donc pas d’autre que Dieu qui soit bon, ce qu’a d’ailleurs confirmé le Christ en disant (Mt 19,17) : “ Personne n’est bon que Dieu. ” Mais “ suprêmement ” se dit par comparaison avec d’autres ; ainsi suprêmement chaud se dit par rapport à tout ce qui est chaud. Donc on ne peut pas dire que Dieu est suprêmement bon.

3. “ Suprêmement ” implique comparaison. Mais on ne peut comparer ce qui n’est pas de même genre ; on ne dit pas qu’une douceur est plus grande ou plus petite qu’une ligne. Puisque Dieu n’est pas dans le même genre que les autres qui sont bons, ainsi qu’on l’a établi plus haut et il semble donc qu’on ne puisse le dire un bien suprême par rapport à eux.

En sens contraire :

Saint Augustin affirme que la Trinité des personnes divines est “ le Bien suprême, que savent discerner les âmes entièrement pures ”.

Réponse :

On doit affirmer que Dieu est suprêmement bon purement et simplement, et non pas seulement dans un genre particulier dans une classe de choses. En effet, ainsi qu’on l’a vu, le bien est attribué à Dieu de telle sorte que toutes les perfections désirables par tous les êtres découlent de lui comme de leur cause première. On l’a dit aussi, ces perfections ne découlent pas de Dieu comme d’un agent univoque, mais comme d’un agent qui ne se rencontre avec ses effets ni dans la communauté de la forme spécifique ni dans celle de la forme générique. Or, si, dans une cause univoque, la similitude de l’effet se trouve au même niveau de perfection formelle, dans une cause équivoque elle se trouve selon une perfection plus excellente, comme la chaleur qui se trouve dans le soleil selon un mode plus excellent que dans le feu. Il faut donc dire que la bonté étant en Dieu comme dans la cause première, non univoque, de toutes choses, elle se trouve en lui selon un mode souverainement excellent. C’est en raison de cela qu’on le dit suprêmement bon.

Solutions :

1. “ Suprêmement ” ajoute à bon, non pas quelque chose d’absolu, mais une relation seulement ; or la relation, par le moyen de laquelle on dit de Dieu quelque chose de relatif aux créatures n’est pas réelle en Dieu, mais dans les créatures seulement. En Dieu elle est de raison, comme dire d’une chose qu’elle est scientifiquement connaissable, c’est la concevoir relativement à la science, non qu’elle-même soit réellement référée à la science, mais c’est la science qui lui est référée. Ainsi “ suprêmement bon ” ne dit pas une composition en ce qui est dit tel, mais seulement que les autres bons sont déficients en bonté par rapport à lui.

2. Dire de la bonté qu’elle est ce vers quoi tendent toutes choses, n’affirme pas que toute chose bonne soit attirante pour tous, mais que c’est la bonté qui rend attirant tout ce à quoi l’on tend. Quant au mot de l’Évangile exprimant que Dieu seul est bon, il se rapporte au bien par essence, dont on va parler bientôt.

3. Des choses qui ne sont pas dans le même genre en ce sens qu’elles appartiennent chacune à un genre différent, ne peuvent nullement être comparées. Mais quand on dit de Dieu qu’il n’est pas dans le même genre que les autres biens, on n’entend pas le ranger lui-même dans un autre genre ; on affirme qu’il est hors de tout genre, et principe de tous les genres. Et ainsi il est comparé aux autres comme incomparable, et c’est cette prééminence qu’on exprime en le disant suprêmement bon.