Article 4 — Dieu est-il la cause finale de toute chose ?
Objections :
1. Agir pour une fin semble être le fait de celui qui a besoin de cette fin. Mais Dieu n’a besoin de rien. Donc il ne lui convient pas d’agir pour une fin.
2. Selon Aristote la fin et la forme de la génération, et d’autre part l’agent de cette génération, ne peuvent pas être identiques, car la fin de la génération ce n’est pas son auteur mais son effet dans l’engendré. Mais Dieu est le premier agent de toutes choses. Donc il n’en est pas la cause finale.
3. Tout être désire sa fin. Mais tous ne désirent pas Dieu, car beaucoup ne le connaissent pas. Donc Dieu n’est pas la fin de tous.
4. La cause finale est la première des causes. Donc, si Dieu est à la fois cause agente et cause finale, il s’ensuit qu’il y a en lui succession temporelle. Ce qui est impossible.
En sens contraire :
il est dit dans les Proverbes (16,4 Vg) : “ Le Seigneur a tout fait en vue de lui-même. ”
Réponse :
Tout agent agit en vue d’une fin, autrement il ne résulterait de son action pas plus
une chose qu’une autre, si ce n’est par hasard. Or, l’agent et le patient, en tant que tels, ont la même fin, mais à des titres différents ; car c’est une même et unique chose que l’agent veut communiquer, et que le patient veut recevoir. Il y a bien des êtres qui agissent et pâtissent en même temps ; ce sont les agents imparfaits, car il leur convient d’acquérir quelque chose même en agissant. Mais il n’appartient pas au premier agent, qui est pur agent, d’agir pour acquérir une fin ; il veut seulement communiquer sa perfection, qui est sa bonté. Et chaque créature entend obtenir sa propre perfection, qui est une ressemblance de la perfection et de la bonté divines. Ainsi donc la bonté divine est la fin de toutes choses.
Solutions :
1. Agir par indigence est le propre de l’agent imparfait à qui il est naturel d’agir et de pâtir. Mais cela ne convient pas à Dieu. Et c’est pourquoi lui seul est absolument libéral, car il n’agit pas pour son avantage mais seulement en vue de sa bonté.
2. La forme de l’être engendré n’est la fin de la génération que parce que cette forme est une ressemblance de la forme de celui qui engendre, lequel veut transmettre sa ressemblance. Autrement la forme de l’engendré serait plus noble que celui qui engendre, puisque la fin est plus noble que les moyens qui y conduisent.
3. Tout être désire Dieu comme sa fin lorsqu’il désire n’importe quel bien, que ce soit par un désir intelligent, par un désir sensible, ou par un désir de nature, lequel est étranger à la connaissance ; car rien n’a raison de bien et de désirable sinon en tant qu’il participe d’une ressemblance avec Dieu.
4. Parce que Dieu est cause efficiente, exemplaire et finale de toutes choses, et parce que la matière première vient de lui, il s’ensuit que le premier principe de toutes choses est unique en réalité. Mais rien n’empêche d’envisager en lui, par la raison, plusieurs causalités dont certaines précèdent les autres dans notre intelligence.