Article 1 — La multitude des choses et leur distinction
Objections :
1. Il semble que la multitude des choses et leur distinction ne viennent pas de Dieu. En effet, l’unité est naturellement apte à produire l’unité. Or Dieu est souverainement un, comme on l’a montré : il ne doit donc produire qu’un seul effet.
2. Ce qui est fait d’après un modèle lui devient semblable. Or, Dieu est la cause exemplaire de ce qu’il produit, on l’a dit plus haut. Donc, puisque Dieu est un, son œuvre aussi est une, et non pas composée de parties distinctes.
3. Ce qui est ordonné à une fin se proportionne à cette fin. Or la fin de la créature est une, puisque c’est la bonté divine, ainsi qu’on l’a fait voir. Donc l’effet de Dieu ne peut être qu’unique.
En sens contraire :
on lit dans la Genèse (1, 4.7) : “ Dieu distingua la lumière d’avec les ténèbres, et il divisa les eaux d’avec les eaux. ” Donc la distinction et la multitude des choses viennent de Dieu.
Réponse :
Les philosophes ont expliqué de diverses manières la distinction des choses. Les uns l’ont attribuée à la matière toute seule, ou bien associée à l’agent. Démocrite et tous les anciens philosophes de la nature n’admettaient que la cause matérielle. D’après eux la différence entre les choses résultait du hasard, selon le mouvement de la matière. Anaxagore expliquait à la fois par la matière et par l’agent la distinction entre les choses et leur multitude ; il imaginait une intelligence qui aurait différencié les choses en les extrayant de ce qui était mélangé dans la matière. Mais cette théorie ne peut tenir, pour deux raisons. Premièrement, nous avons montré que la matière elle-même a été créée par Dieu, et par conséquent, si quelque différence entre les choses provient de la matière, elle doit être rapportée à une cause plus haute. Ensuite, la matière est ordonnée à la forme, et non inversement. Et comme la différence entre les êtres vient de leur forme spécifique, leur différence ne vient pas de leur matière, mais plutôt, à l’inverse, de ce que la différenciation a été créée dans la matière, afin qu’elle soit adaptée à des formes diverses.
D’autres ont attribué la distinction des choses aux agents seconds. Ainsi Avicenne dit que Dieu, “ en se connaissant lui-même, a produit la première intelligence : en elle, parce qu’elle n’est pas son être, commence la composition de puissance et d’acte ”, comme on le verra plus loin. Cette première intelligence, en tant qu’elle connaît la Cause première, produit la seconde intelligence ; en tant qu’elle se connaît elle-même selon qu’elle est en puissance, elle produit le corps du ciel, qu’elle meut : en tant qu’elle se connaît elle-même selon qu’elle est en acte, elle produit l’âme du ciel.
Mais cette théorie ne peut tenir pour deux motifs. Tout d’abord, puisque, nous l’avons montré, Dieu seul peut créer, ce qui ne peut être causé que par voie de création ne peut être produit que par Dieu. C’est le cas de tous les êtres non soumis à la génération et à la corruption. En outre, dans cette hypothèse, l’universalité des êtres ne proviendrait pas de l’intention du premier Agent, mais de la rencontre de plusieurs causes agentes, et c’est ce que nous disons provenir du hasard. Il s’ensuivrait donc que la perfection de l’univers, qui consiste dans la diversité des êtres, serait le fruit du hasard, ce qui est impossible.
Aussi faut-il dire que la distinction entre les choses ainsi que leur multiplicité proviennent de l’intention du premier agent, qui est Dieu. En effet, Dieu produit les choses dans l’être pour communiquer sa bonté aux créatures, bonté qu’elles doivent représenter. Et parce qu’une seule créature ne saurait suffire à la représenter comme il convient, il a produit des créatures multiples et diverses, afin que ce qui manque à l’une pour représenter la bonté divine soit suppléé par une autre. Ainsi la bonté qui est en Dieu sous le mode de la simplicité et de l’uniformité est-elle sous le mode de la multiplicité et de la division dans les créatures.
Par conséquent l’univers entier participe de la bonté divine et la représente plus parfaitement que toute créature quelle qu’elle soit. Et c’est parce que la distinction entre les créatures a pour cause la sagesse divine, que Moïse l’attribue au Verbe de Dieu, dessein de sa sagesse. Aussi lit-on au livre de la Genèse (1, 3) : “ Dieu dit : Que la lumière soit. Et il sépara la lumière des ténèbres. ”
Solutions :
1. L’agent naturel agit par la forme par laquelle il est ; elle est unique en chacun, et c’est pourquoi il ne peut produire qu’un seul effet. Mais un agent volontaire, tel qu’est Dieu, nous l’avons montré, agit par la forme conçue dans son intelligence. Donc, puisque, nous l’avons montré également, il n’est pas contraire à l’unité et à la simplicité de Dieu que son intelligence conçoive des choses multiples, il s’ensuit que, tout en étant un, il peut produire des choses multiples.
2. L’argument qu’on tire de la cause conforme à son modèle vaudrait pour un effet qui représenterait son modèle à la perfection. Celui-là ne pourrait être reproduit plusieurs fois que matériellement. C’est pourquoi l’Image incréée, qui est parfaite, est unique. Mais aucune créature ne représente parfaitement l’exemplaire primordial qui est l’essence divine, et c’est pourquoi elle peut être représentée par des choses multiples. Pourtant, selon que les idées divines sont dites exemplaires, leur pluralité correspond, dans l’intellect divin, à la pluralité des choses.
3. Dans le domaine spéculatif, le moyen terme de la démonstration, qui démontre parfaitement la conclusion, est nécessairement unique ; mais en matière d’opinion, les moyens termes sont nombreux. De même, dans le domaine pratique, quand ce qui est fait pour une fin est adéquat à cette fin, pour ainsi dire, il n’est pas exigé qu’il y en ait plus d’un. Mais ce n’est pas la situation de la créature par rapport à sa fin qui est Dieu. C’est pourquoi il a fallu que les créatures fussent multipliées.