Article 1 — Dieu est-il infini ?
Objections :
1. Il ne semble pas. En effet, tout infini est imparfait parce qu’il a raison de partie et de matière, selon Aristote . Mais Dieu est absolument parfait. Il n’est donc pas infini.
2. Selon le Philosophe, le fini et l’infini se rapportent à la quantité. Mais en Dieu il n’y a pas de quantité puisqu’il n’est pas corporel, comme on l’a montré précédemment.
3. Ce qui est ici et n’est pas ailleurs est fini quant au lieu, donc ce qui est ceci et n’est pas autre chose est fini selon sa substance. Or, Dieu est ce qu’il est et n’est pas autre chose ; il n’est pas pierre ni bois.
En sens contraire :
Saint Jean Damascène nous dit : “ Dieu est infini, éternel, sans frontières de son être. ”
Réponse :
Comme il est dit dans la Physique d’Aristote, “ tous les anciens philosophes attribuaient l’infini au premier Principe ”, observant avec raison que du principe premier les choses découlent à l’infini. Mais quelques-uns, s’étant trompés sur la nature du premier principe, se sont trompés par suite sur son infinité. Pensant que le premier principe était la matière, ils lui ont attribué une infinité matérielle, disant que le premier principe des choses était un corps infini.
Il faut donc considérer qu’on appelle infini ce qui n’est pas limité. Or, sont limitées, chacune à sa manière, la matière par la forme, et la forme par la matière. La matière est limitée par la forme en tant que, avant de recevoir la forme, elle est en puissance à une multitude de formes ; mais, dès qu’elle en reçoit une elle est limitée à elle. La forme, elle, est limitée par la matière, car, considérée en elle-même, elle est commune à beaucoup de choses ; mais par le fait qu’elle est reçue dans une matière, elle devient déterminément la forme de telle chose.
La différence est que la matière reçoit sa perfection de la forme, qui la limite, de sorte que l’infini qui provient de la matière est imparfait par nature : c’est comme une matière sans forme. Au contraire la forme ne reçoit pas de la matière sa perfection, mais, bien plutôt, son amplitude naturelle est restreinte par elle. Il suit de là que l’infini, qui résulte de ce que la forme n’est pas déterminée par la matière, ressortit au parfait.
Or ce qui, dans tous les êtres, est le plus formel, c’est l’être même, comme on l’a vu clairement plus haut. Puisque l’être divin ne peut être reçu dans un sujet autre que lui, Dieu étant son propre être subsistant, ainsi qu’on l’a montré, il est manifeste que Dieu est à la fois infini et parfait.
Solutions :
1. Cela répond à la première objection.
2. Ce qui limite la quantité joue à son égard le rôle d’une forme : le signe en est que la forme extérieure d’un corps, qui limite sa quantité, se présente bien comme informant celle-ci. Ainsi donc l’infini quantitatif est un infini qui se tient du côté de la matière, et un tel infini ne peut être attribué a Dieu, nous venons de le dire.
3. Par là même que l’être de Dieu est subsistant par soi et n’est reçu en rien d’autre en raison de quoi on le dit infini il se distingue de tous les autres êtres, et ceux-ci lui sont extérieurs : de même que la blancheur, si elle subsistait par elle-même se distinguerait de toutes les blancheurs qui se trouvent dans les corps blancs, par là même qu’elle n’affecte aucun corps.