Article 2 — L’inégalité des choses
Objections :
1. Il semble qu’elle ne vient pas de Dieu. En effet, il appartient à l’être le meilleur de produire les choses les meilleures. Or, parmi les choses les meilleures, l’une n’est pas supérieure à l’autre. Donc Dieu, être excellent, doit faire tous les êtres égaux.
2. En outre, observe Aristote, l’égalité est un effet de l’unité. Or, Dieu est un : donc il a fait tous les êtres égaux.
3. Il est conforme à la justice de faire des dons inégaux à des êtres inégaux. Mais Dieu est juste dans toutes ses œuvres. Donc, puisque l’action par laquelle il communique l’existence aux créatures ne présuppose pas d’inégalité entre elles, il semble qu’il les ait faites toutes égales.
En sens contraire :
il est dit dans l’Ecclésiastique (33, 78 Vg) : “ Pourquoi un jour l’emportetil sur un jour, une lumière sur une lumière, une année sur une année, puisqu’ils viennent du soleil ? C’est la sagesse du Seigneur qui a distingué ces choses. ”
Réponse :
Origène, voulant écarter la théorie de ceux qui expliquaient la distinction entre les choses par l’antagonisme des principes du bien et du mal, établit qu’au commencement Dieu a créé tous les êtres égaux. Selon lui, Dieu ne créa d’abord que les créatures raisonnables, et les fit toutes égales. L’inégalité survint entre elles par le fait du libre arbitre, les unes se tournant plus ou moins vers Dieu, les autres s’en détournant plus ou moins. Les créatures raisonnables qui se tournèrent librement vers Dieu furent élevées aux divers ordres angéliques, suivant la mesure de leurs mérites. Celles qui se détournèrent de Dieu furent enchaînées à des corps divers, à la mesure de leur faute. Telle est la cause qu’il attribue à la création des corps et à leur diversité.
Mais dans ce système, la diversité des créatures corporelles n’aurait pas été créée pour que Dieu communique sa bonté aux créatures, mais pour punir le péché. Or cela contredit ces paroles de la Genèse (1, 31) : “ Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, et elles étaient très bonnes. ” D’ailleurs, dit Saint Augustin, “ qu’y a-t-il de plus insensé que d’assigner pour cause à ce soleil qui brille, unique, dans un unique univers, non le désir de l’architecte divin d’orner la beauté ou de pourvoir au salut des choses corporelles, mais la volonté de punir une âme, parce qu’elle a commis telle faute ? De sorte que si cent âmes avaient péché de la même manière, notre monde aurait cent soleils ”.
Aussi faut-il dire que la sagesse de Dieu, qui est cause de la distinction entre les êtres, est aussi cause de leur inégalité. Et en voici la raison. La distinction entre les êtres est double, l’une formelle, parce qu’ils sont spécifiquement différents ; l’autre matérielle, parce qu’ils ne diffèrent que numériquement. Or, la matière étant ordonnée à la forme, la distinction matérielle est ordonnée à la distinction formelle. Aussi voyons-nous que dans les choses incorruptibles, il n’y a qu’un seul individu par espèce, car un seul suffit à conserver l’espèce. Dans celles qui sont soumises à la génération et à la corruption, il y a beaucoup d’individus d’une seule espèce, pour la conservation de celle-ci. D’où l’on voit que la différence formelle a plus d’importance que la différence matérielle. Or la distinction formelle implique toujours l’inégalité ; car, ainsi que l’explique Aristote dans sa Métaphysique, il en est des formes comme des nombres, dont l’espèce varie par addition ou soustraction de l’unité. C’est pourquoi, dans les choses naturelles, les espèces semblent être ordonnées par degrés, les corps mixtes sont plus parfaits que les éléments simples, les plantes que les minéraux, les animaux que les plantes, les hommes que les autres animaux. Et dans chacun de ces ordres de créatures une espèce est plus parfaite que les autres. Donc, de même que la sagesse divine est cause de la distinction entre les choses, pour la perfection de l’univers, ainsi est-elle cause de leur inégalité. Car l’univers ne serait point parfait si l’on ne trouvait dans les êtres qu’un seul degré de bonté.
Solutions :
1. Il appartient à l’agent le meilleur de produire tout son effet du mieux possible, mais non que chaque partie soit la meilleure absolument : elle est la meilleure dans sa proportion au tout. La bonté de l’animal serait détruite, si n’importe quelle partie de son corps avait la dignité de l’œil. Ainsi Dieu a fait l’ensemble de l’univers le meilleur, selon son mode de créature ; mais non pas chaque créature en particulier ; parmi celles-ci, l’une est meilleure que l’autre. Aussi, des créatures prises à part est-il dit dans la Genèse (1, 4) : “ Dieu vit que la lumière était bonne”, et ainsi de chacune ; mais de toutes ensemble il est dit (v. 31) : “ Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, et elles étaient très bonnes. ”
2. Ce qui procède en premier de l’unité, c’est l’égalité ; ensuite procède la multiplicité. C’est pourquoi du Père, à qui selon Saint Augustin, est appropriée l’unité, procède le Fils, à qui est appropriée l’égalité, et enfin la créature à qui convient l’inégalité. Toutefois, les créatures participent aussi d’une sorte d’égalité, l’égalité de proportion.
3. Cet argument, qui a séduit Origène, ne vaut qu’en matière de rétribution, là où l’inégalité des récompenses est due à l’inégalité des mérites. Mais dans la constitution première des choses, on ne peut motiver l’inégalité des parties par une inégalité préalable, qu’elle vienne des mérites ou des dispositions de la matière, mais seulement par la perfection de l’ensemble, comme on le voit dans les œuvres de l’art. Si dans une maison le toit diffère des fondations, ce n’est point parce qu’il est d’une matière différente ; mais, afin que la maison soit parfaite dans toutes ses parties, l’architecte se procure divers matériaux, et il les créerait, s’il pouvait.