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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Les anges peuvent-ils connaître Dieu par leurs facultés naturelles ?

Objections :

1. Il ne semble pas car, dit Denys : “ Dieu est, par sa puissance incompréhensible, placé au-dessus de tous les esprits célestes ” ; et peu après il ajoute : “ étant au-dessus de toute substance, il échappe à toute connaissance ”.

2. Entre Dieu et l’intelligence angélique la distance est infinie. Or on ne peut atteindre ce qui est infiniment distant. L’ange ne peut donc pas connaître Dieu par ses facultés naturelles.

3. Saint Paul dit (1 Co 13, 12) : “ A présent nous voyons Dieu comme dans un miroir et en énigme, mais alors nous le verrons face à face. ” Ce texte semble dire qu’il y a deux connaissances de Dieu : l’une qui consiste à le voir dans son essence, c’est ce que Saint Paul appelle voir face à face ; et l’autre qui consiste à le voir dans le miroir des créatures. Or, les anges n’ont pas pu connaître Dieu de la première manière par leurs facultés naturelles, nous l’avons montré ; d’autre part, la vision dans le miroir ne leur convient pas, puisqu’ils ne tirent pas des choses sensibles leur connaissance de Dieu, selon Denys. Les anges ne peuvent donc pas connaître Dieu par leurs facultés naturelles.

En sens contraire :

Les anges ont une connaissance plus puissante que les hommes. Or les hommes peuvent connaître Dieu par leurs facultés naturelles, selon le mot de Saint Paul (Rm 1,19) : “ Ce qu’on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux. ” Donc à plus forte raison les anges.

Réponse :

Les anges peuvent, par leurs facultés naturelles, avoir une certaine connaissance de Dieu. Pour le prouver, rappelons qu’il y a trois manières de connaître une chose : 1° Par la présence de son essence dans le sujet connaissant, à la façon dont l’œil voit la lumière ; c’est de cette manière, a-t-on dit, que l’ange se connaît lui-même 2° Par la présence de sa similitude dans la puissance connaissante, comme l’œil voit la pierre parce que la similitude de la pierre est dans l’œil. 3° Par une similitude de la chose connue qui n’est pas donnée immédiatement par cette chose, mais par une autre en laquelle se trouve cette similitude, comme lorsque nous voyons un homme dans un miroir.

A la première manière correspond la connaissance qu’on a de Dieu lorsqu’on le voit par son essence ; aucune créature ne peut la posséder par ses moyens naturels, nous l’avons déjà dit. A la troisième manière correspond la connaissance que nous donne de Dieu, icibas, sa similitude qui se reflète dans les créatures. Comme dit Saint Paul (Rm 1, 20) : “ Nous connaissons les réalités invisibles de Dieu par les choses visibles qu’il a faites. ” C’est pourquoi l’on dit que nous le voyons “ dans un miroir ”. Mais la connaissance que l’ange possède de Dieu par ses facultés naturelles est intermédiaire entre ces deux modes ; elle est analogue à la connaissance qui fait voir une chose par une espèce tirée d’elle. Car l’image de Dieu étant imprimée dans sa propre nature, l’ange connaît Dieu par sa propre essence, en tant qu’elle est similitude de Dieu. Cependant il ne voit pas l’essence même de Dieu, aucune similitude créée n’étant capable de représenter l’essence divine. Cette connaissance se rapproche donc davantage de la connaissance au moyen d’un miroir, puisque la nature angélique est comme un miroir qui présente la similitude de Dieu.

Solutions :

1. Denys parle là d’une connaissance parfaitement compréhensive, comme le montrent ses propres expressions. Or aucune créature ne connaît Dieu de cette façon.

2. La distance infinie qui sépare de Dieu l’intelligence et l’essence de l’ange a seulement pour effet d’empêcher l’ange de comprendre Dieu complètement et de voir son essence par sa propre nature, non pas de lui rendre toute connaissance impossible ; car, de même que Dieu est infiniment distant de l’ange, la connaissance que Dieu a de lui-même est infiniment distante de la connaissance que l’ange a de Dieu.

3. La connaissance naturelle de Dieu par l’ange est intermédiaire entre ces deux espèces de connaissance, quoiqu’elle se rapproche plutôt de la seconde, comme nous venons de le dire.