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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — La volonté de l’ange est-elle identique à sa nature ou à son intelligence

Objections :

1. Il semble que chez les anges la volonté ne diffère pas de l’intelligence et de la nature. En effet, l’ange est un être plus simple que le corps naturel. Mais ce dernier est incliné par sa forme même vers sa fin qui est son bien. A plus forte raison, semble-t-il, en sera-t-il ainsi de l’ange. Or la forme de l’ange ne peut être que la nature en laquelle il subsiste, ou l’espèce qui se trouve dans son intelligence. C’est donc par l’une ou par l’autre que l’ange sera incliné au bien. Et puisque cette ordination au bien relève de sa volonté, celle-ci ne peut être autre chose que la nature ou l’intelligence.

2. L’objet de l’intelligence, c’est le vrai ; et celui de la volonté, c’est le bien. Mais le vrai et le bien ne diffèrent pas réellement ; il n’y a entre eux qu’une distinction de raison. La volonté et l’intelligence ne diffèrent donc pas réellement.

3. La distinction de l’objet commun et de l’objet propre ne diversifie pas les puissances, car la même puissance de la vue a pour objet la couleur et la blancheur. Mais le bien et le vrai ont entre eux le même rapport que l’objet commun et l’objet propre, car le vrai est un bien particulier puisqu’il est celui de l’intelligence. La volonté, dont l’objet est le bien, ne diffère donc pas de l’intelligence, dont l’objet est le vrai.

En sens contraire :

La volonté chez les anges ne se porte que vers le bien. L’intelligence est relative au bien et au mal, car les anges connaissent l’un et l’autre. La volonté de l’ange est donc autre que son intelligence.

Réponse :

La volonté, chez les anges, est une faculté ou puissance qui ne s’identifie ni avec leur nature, ni avec leur intelligence. Avec leur nature d’abord, car la nature ou l’essence d’une chose lui est intrinsèque ; et tout ce qui lui est extrinsèque ne saurait s’identifier à l’essence. Nous voyons bien en effet que, dans les corps naturels, ce qui tend à l’être n’est pas quelque chose de surajouté à l’essence, c’est soit la matière, qui désire l’être avant de le posséder ; soit la forme, qui maintient la chose dans l’être, une fois que cette chose est constituée. Mais l’inclination vers ce qui est extrinsèque suppose toujours quelque chose de surajouté à l’essence ; ainsi la tendance au lieu propre se fait par le moyen de la gravité ou de la légèreté, qualités extrinsèques à l’essence ; l’inclination à produire un être semblable à soi se réalise par le moyen des qualités actives. Or la volonté a une inclination naturelle au bien. Il n’y aura donc identité entre essence et volonté que dans le cas où la totalité du bien sera contenue dans l’essence du sujet voulant. C’est le cas de Dieu, qui ne veut rien en dehors de lui qu’en raison de sa bonté. Mais on ne peut en dire autant d’aucune créature, car le bien infini est en dehors de l’essence de tout être créé. C’est pourquoi la volonté de l’ange, pas plus que celle d’une autre créature, ne peut s’identifier à son essence.

De même, qu’il s’agisse de l’ange ou de l’homme, il ne peut y avoir identification entre intelligence et volonté. La connaissance, en effet, suppose que le connu est dans le connaissant ; elle implique donc, pour l’intelligence, que ce qui lui est extrinsèque par son essence se trouve apte de quelque manière à exister en elle. La volonté au contraire se porte vers ce qui est en dehors d’elle par une certaine inclination qui la fait tendre vers la réalité extérieure. Il faut donc bien que, dans toute créature, l’intelligence soit autre que la volonté. En Dieu, il n’en est pas ainsi, car Dieu possède en lui-même l’être universel et le bien universel, et il en résulte que sa volonté, aussi bien que son intelligence, est identique à son essence.

Solutions :

1. Le corps naturel, par sa forme substantielle, incline vers son être propre. Mais, pour tendre vers une réalité extérieure, il lui faut quelque chose de surajouté, ainsi que nous venons de le dire.

2. Les puissances se diversifient d’après la distinction, non pas matérielle, mais formelle, de leurs objets. C’est pourquoi la distinction entre la raison formelle du bien et la raison formelle du vrai suffit à établir celle de l’intelligence et de la volonté.

3. Le bien et le vrai sont convertibles dans la réalité, et c’est pourquoi le bien peut être appréhendé par l’intelligence sous la raison de vrai, et le vrai sous la raison de bien par la volonté. Cela suffit à distinguer les deux puissances.