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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Les anges avaient-ils besoin de la grâce pour se tourner vers Dieu ?

Objections :

1. Nous n’avons pas besoin de la grâce pour accomplir ce qui est en notre pouvoir naturel. Mais l’ange se tourne naturellement vers Dieu puisqu’il l’aime d’un amour naturel, comme nous l’avons vu plus haut. Il n’a donc pas besoin de la grâce pour se tourner vers Dieu.

2. Nous avons besoin de secours seulement pour les œuvres difficiles. Mais se tourner vers Dieu était aisé pour l’ange, puisqu’en lui rien ne s’opposait à cette conversion.

3. Se tourner vers Dieu, c’est se préparer à la grâce, selon ce mot du prophète Zacharie (1, 3) : “ Tournez-vous vers moi, et je me tournerai vers vous. ” Mais nous n’avons pas besoin de la grâce pour nous préparer à la grâce, autrement on irait à l’infini. Donc l’ange n’a pas besoin de la grâce pour se tourner vers Dieu.

En sens contraire :

c’est en se tournant vers Dieu que l’ange parvient à la béatitude. S’il n’avait pas besoin de la grâce pour opérer une telle conversion, il s’ensuivrait que, sans la grâce, il pourrait parvenir à la vie éternelle. Ce qui va contre la parole de l’Apôtre (Rm 6, 23) : “ La vie éternelle est une grâce de Dieu. ”

Réponse :

Les anges ont eu besoin de la grâce pour se tourner vers Dieu en tant qu’il est l’objet de la béatitude. Comme on l’a dit plus haut en effet, le mouvement naturel de la volonté est principe de tous les autres vouloirs Or, l’inclination naturelle de la volonté a pour objet ce qui est adapté à la nature. Ce qui est au-dessus de la nature ne peut donc devenir objet de la volonté si celle-ci n’est pas aidée par quelque principe surnaturel. Ainsi en est-il du feu : il possède bien une inclination naturelle à chauffer et à se communiquer, mais produire ou engendrer de la matière vivante dépasse son pouvoir naturel, et il n’y est nullement incliné si ce n’est pour autant qu’il est mu, à titre d’instrument, par l’âme nutritive.

Or nous avons montré en traitant de la connaissance de Dieu, que la vision de l’essence divine, objet de la béatitude suprême pour la créature rationnelle, dépasse la nature de toute intelligence créée. C’est pourquoi aucune créature rationnelle ne peut avoir un mouvement de volonté ordonné à cette béatitude, si elle n’est mue par un agent surnaturel. Et c’est ce que nous appelons le secours de la grâce. La volonté de l’ange n’a donc pu se tourner vers cette béatitude sans le secours de la grâce.

Solutions :

1. L’ange aime Dieu naturellement en tant que Dieu est principe de son être naturel. Mais la conversion dont nous parlons ici est celle qui béatifie la créature par la vision de l’essence divine.

2. On appelle “ difficile ” pour un être ce qui dépasse sa puissance. Mais cela peut s’entendre de deux façons. En un premier sens, l’entreprise à tenter dépasse les forces naturelles de la puissance. Dans ce cas, si celle-ci peut être aidée de quelque façon, on dit que l’entreprise est difficile ; s’il n’y a aucun secours possible, on dit que l’entreprise est impossible. C’est ainsi qu’il est impossible à l’homme de voler. Au second sens, la difficulté ne vient pas te la nature même de la puissance, mais d’un empêchement qui lui est adjoint. Ainsi l’ascension n’est pas contraire à la nature de la puissance motrice de l’âme, puisque l’âme, pour autant qu’il est en elle, est capable de mouvoir le corps en quelque direction que ce soit ; mais la lourdeur du corps est un obstacle à l’ascension, et de là vient qu’il est difficile à l’homme de s’élever.

Or, il est difficile à l’homme de se tourner vers la béatitude suprême, d’abord parce qu’elle surpasse sa nature, et ensuite parce qu’il trouve un obstacle dans la corruption du corps et la viciation du péché. Pour ce qui est de l’ange, c’est seulement parce qu’elle est surnaturelle que la béatitude est difficile.

3. Tout mouvement de la volonté vers Dieu peut être appelé conversion. Or il y a une triple conversion possible vers Dieu. La première, par cette parfaite dilection qui est celle de la créature jouissant déjà de Dieu ; elle requiert la grâce consommée. La deuxième est celle qui mérite la béatitude. Elle requiert la grâce habituelle, principe du mérite. La troisième conversion est celle par laquelle on se prépare à recevoir la grâce. Elle ne requiert pas la grâce habituelle, mais une opération de Dieu convertissant l’âme à lui, selon cette parole de l’Écriture (Lm 5, 21) : “ Fais-nous revenir à toi, Seigneur, et nous reviendrons. ”