Article 1 — La production des luminaires
Objections :
1. Il semble que les luminaires ne devaient pas être produits le quatrième jour. En effet, les luminaires sont par nature des corps incorruptibles. Leur matière ne peut donc exister sans leurs formes. Or, leur matière fut produite dans l’œuvre de création avant même qu’il y eût des jours et donc aussi leurs formes. Ils n’ont donc pas été formés le quatrième jour.
2. Les luminaires sont des foyers de lumière. Or la lumière a été faite le premier jour. Les luminaires devaient donc aussi être faits le premier jour et non le quatrième.
3. Comme les plantes sont fixées dans la terre, les luminaires le sont au flrmament. C’est pourquoi il est dit dans l’Écriture : "Il les plaça au firmament." Or la production des plantes est décrite en même temps que la formation de la terre où elles s’enracinent, La production des luminaires devait donc être située au deuxième jour avec la production du firmament.
4. Le soleil et les autres luminaires sont causes des plantes. Or, dans l’ordre de la nature, la cause précède l’effet. Les luminaires ne devaient donc pas être faits le quatrième jour mais le troisième, ou auparavant.
5. Au dire des astrologues beaucoup d’étoiles sont plus grosses que la lune. Le soleil et la lune ne devaient donc pas être présentés seuls comme "les deux grands luminaires".
En sens contraire :
L’autorité de l’Écriture s’impose.
Réponse :
Dans la récapitulation des œuvres divines, l’Écriture s’exprime de cette manière (Gn 2,1) : "Ainsi donc furent achevés le ciel et la terre et tout leur ornement." Dans ces paroles on peut entendre qu’il y a trois œuvres. D’abord l’œuvre de création, par laquelle nous lisons qu’ont été produits le ciel et la terre, mais à l’état informe. Puis l’œuvre de distinction, par laquelle le ciel et la terre ont été achevés : soit par des formes substantielles attribuées à une matière entièrement informe, comme le veut Saint Augustin ; soit au point de vue de la beauté et de l’ordre désirables, comme disent les autres Pères. A ces deux œuvres enfin s’ajoute l’œuvre d’ornementation. Il y a différence en effet entre ornement et perfection. Car la perfection du ciel et de la terre semble regarder les choses qui leur sont intrinsèques, et l’ornement, les choses qui sont distinctes du ciel et de la terre. Ainsi voit-on l’homme achevé en lui-même par ses membres et ses formes propres, et orné par ses vêtements et autres choses semblables. Or, la distinction de plusieurs choses se trouve manifestée surtout par le mouvement local qui a pour effet de les séparer. Et c’est la raison pour laquelle la production de ces êtres qui sont doués de mouvement dans le ciel et sur la terre appartient à l’œuvre d’ornement.
Nous avons dit plus haut que dans la création il est fait mention de trois choses : le ciel, l’eau et la terre. Or ces trois choses furent aussi formées par l’œuvre de distinction en trois jours : le premier jour, le ciel ; le deuxième, la séparation des eaux ; le troisième, la séparation, sur la terre, de la mer et du continent sec. Il en est de même pour l’œuvre de l’ornementation : au premier jour (qui est le quatrième) furent produits les luminaires qui se meuvent dans le ciel pour son ornement ; le deuxième jour (qui est le cinquième) furent produits les oiseaux et poissons, pour orner l’élément intermédiaire, car ces êtres se meuvent dans l’eau et dans l’air, qui sont compris ici comme une seule et même chose ; le troisième jour (qui est le sixième) furent produits les animaux qui se meuvent sur la terre, pour l’ornement de celle-ci.
Toutefois, pour ce qui est de la production des luminaires, il est bon de remarquer que Saint Augustin n’est pas en désaccord avec les autres Pères. Il dit en effet, que les luminaires furent faits en acte et non pas seulement en tant qu’une puissance était capable de les produire, car le firmament ne possède pas la puissance de produire les luminaires comme la terre a la vertu de produire les plantes. Aussi l’Écriture ne dit pas : "Que le firmament produise des luminaires" comme elle dit : "Que la terre fasse germer une herbe verdoyante."
Solutions :
1. Du point de vue de Saint Augustin cette objection ne pose aucune difficulté. Puisqu’il ne suppose pas de succession temporelle entre les œuvres en question, on n’est pas obligé de dire que la matière des luminaires a existé sous une autre forme. - Du point de vue de ceux qui supposent que les corps célestes sont de la nature des quatre éléments, on ne rencontre non plus aucune difficulté, car on peut dire qu’ils sont formés, comme les animaux et les plantes, d’une matière préexistante. - Mais, du point de vue de ceux qui supposent que les corps célestes sont d’une autre nature que les éléments et incorruptibles par nature, il faut dire que la substance des luminaires fut créée dès le début, mais qu’elle était d’abord informe, et qu’elle a été informée seulement au moment que nous considérons ; non certes par une forme substantielle, mais par le don d’une vertu déterminée. Cependant, la raison pour laquelle il n’est pas fait mention d’eux dès le début, mais seulement au quatrième jour, est, dit Saint Jean Chrysostome, qu’on détournait ainsi le peuple de l’idolâtrie, en lui montrant que les luminaires ne sont pas des dieux, du fait même qu’ils n’ont pas existé dès le début.
2. Du point de vue de Saint Augustin, aucune difficulté, car la lumière dont il est fait mention au premier jour était une lumière spirituelle ; or ici, c’est la lumière corporelle qui est produite. - Si au contraire on entend la lumière faite au premier jour comme une lumière corporelle, il faut dire qu’au premier jour elle fut produite selon la nature commune de la lumière, et qu’au quatrième jour fut attribuée aux luminaires une vertu déterminée pour des effets déterminés ; ainsi constatons-nous que les rayons du soleil ont d’autres effets que les rayons de la lune, etc. En raison de cette détermination apportée à la vertu, Denys~ dit que la lumière du soleil, qui fut d’abord informe, a été formée le quatrième jour.
3. D’après Ptolémée, les luminaires ne sont pas fixés sur les sphères, mais jouissent d’un mouvement distinct du leur. Aussi, remarque Saint Jean Chrysostome, il n’est pas dit qu’il les plaça sur le firmament du ciel comme s’ils y étaient fixés, mais bien qu’ "il leur donna l’ordre d’être là", tout comme il plaça l’homme dans le paradis pour qu’il soit là. - Mais pour Aristote, les étoiles sont fixées sur les orbes et ne se meuvent en réalité que du seul mouvement de ceux-ci. Toutefois, les sens perçoivent le mouvement des luminaires, mais non celui des sphères. Et comme Moïse se mettait au niveau du peuple inculte, il s’en tint à ce qui apparaît aux sens, comme nous l’avons déjà dit.
Mais si le firmament créé le deuxième jour est différent par nature de celui où se trouvent les étoiles bien que la connaissance sensible, à laquelle Moise se conforme, ne fasse pas le discernement, l’objection ne vaut plus. En effet le firmament est alors créé le deuxième jour, pour ce qui est de sa partie inférieure. Et le quatrième jour les étoiles y furent placées, pour ce qui est de sa partie supérieure. De telle sorte que l’ensemble soit pris pour une seule chose, comme il apparaît aux sens.
4. Comme dit Saint Basile, si la production des plantes précède la production des luminaires c’est pour exclure l’idolâtrie. En effet, ceux qui croient que les luminaires sont des dieux disent que les plantes tiennent d’eux leur origine primordiale. Encore que, selon Saint Jean Chrysostome, de même que le cultivateur coopère à la production des plantes, de même aussi les luminaires, par leurs mouvements.
5. Comme le note Saint Jean Chrysostome, on dit "deux grands luminaires", non pas tant pour souligner leur volume que leur vertu efficace. Parce que, même si les étoiles étaient d’une masse plus grande que la lune, les effets de celle-ci se font davantage sentir dans nos zones inférieures. - En outre, pour nos sens, elle paraît plus grande.