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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Le rassemblement des eaux

Objections :

1. Il semble que le rassemblement des eaux n’est pas convenablement situé au troisième jour. Car les choses qui sont faites le premier et le deuxième jour sont exprimées par le mot "faire". Le texte porte en effet : "Dieu dit : Que la lumière soit faite... Que le firmament soit fait." Or le troisième jour se classe avec les deux premiers. L’œuvre du troisième jour aurait donc dû être exprimée par le verbe "faire" et non par "rassembler".

2. La terre était primitivement couverte de tous côtés par les eaux. C’est pourquoi elle était dite "invisible". Il n’y avait donc pas de lieu sur la terre où les eaux pouvaient être rassemblées.

3. Les choses qui ne sont pas en continuité n’ont pas un lieu unique. Or toutes les eaux ne sont pas en continuité. Donc toutes les eaux ne sont pas rassemblées en un lieu unique.

4. Le rassemblement relève du mouvement local. Mais les eaux semblent naturellement couler et courir vers la mer. Un commandement divin n’était donc pas nécessaire pour cela.

5. La "terre" se trouve déjà nommée au commencement de la création, quand il est dit : "Au commencement Dieu créa le ciel et la terre." Il n’est donc pas logique qu’au troisième jour on dise que le nom de "terre" lui fut donné.

En sens contraire :

L’autorité de l’Écriture s’impose.

Réponse :

Il faut s’exprimer de façon différente suivant que l’on suit le commentaire de Saint Augustin ou celui des autres Pères. - Saint Augustin ne suppose pas un ordre de durée entre toutes ces œuvres, mais seulement un ordre d’origine et de nature. Il dit en effet qu’en premier furent créées la nature spirituelle informe et la nature corporelle dépourvue de toute forme. Celle-ci, selon lui, serait d’abord signifiée par les mots de terre et d’eau. Non que cet état informe ait précéd~ temporellement la formation, mais seulement dans l’ordre d’origine ; et non pas que, pour lui, une formation en ait précédé une autre dans la durée, mais seulement selon un ordre de nature. Ordre selon lequel il fut nécessaire de poser d’abord la formation de la nature supérieure, qui est la nature spirituelle, puisqu’on lit qu’au premier jour la lumière fut faite. - Or, de même que la nature spirituelle a prééminence sur la nature corporelle, de même les corps supérieurs ont prééminence sur les inférieurs. C’est pourquoi, en deuxième lieu, est mentionnée la formation des corps supérieurs, quand il est dit : "Que le firmament soit fait." Cela signifiait l’impression d’une forme céleste dans la matière informe, qui préexistait non selon le temps, mais seulement selon l’origine. - En troisième lieu se place l’impression de formes élémentaires dans la matière informe qui est antérieure non selon le temps mais selon l’origine. Ainsi ces paroles : "Que les eaux se rassemblent et qu’apparaisse le sec", feraient entendre que dans la matière corporelle se trouve imprimée la forme substantielle de l’eau, qui lui donne en propre un tel mouvement ; et la forme substantielle de la terre, qui lui donne de se faire voir comme telle.

Pour les autres Pères, dans ces œuvres, l’ordre de durée entre aussi en ligne de compte. Ils affirment en effet que l’état informe de la matière a précédé temporellement sa formation, et qu’une formation en a précédé une autre. Mais l’état informe de la matière ne signifie pas, selon eux, le manque de toute forme, car il y avait déjà le ciel, l’eau et la terre (ces trois réalités étant nommées en tant que manifestement perceptibles aux sens) ; cet état informe de la matière est à comprendre comme le manque de la distinction convenable et de la perfection d’une certaine beauté. - C’est relativement à ces trois choses que l’Écriture aurait posé trois états informes : pour le ciel, qui est en haut, l’état informe des "ténèbres", car c’est de lui que naît la lumière ; puis l’état informe de l’eau, qui tient le milieu, est signifié par le mot "abîme", ce nom signifiant une certaine immensité désordonnée des eaux, dit St Augustin ; enfin il s’agirait de l’état informe de la terre dans les mots : la terre était "invisible" ou "vide", ce qui provenait de ce qu’elle était recouverte par les eaux.

Ainsi donc, la formation du corps supérieur fut faite le premier jour. Et comme le temps fait suite au mouvement du ciel (parce qu’il est le nombre du mouvement du corps suprême), cette formation opéra la distinction du temps, c’est-à-dire de la nuit et du jour. - Le deuxième jour fut formé le corps médian, l’eau, qui reçut par le firmament une certaine distinction et un certain ordre (étant comprises, sous le nom d’eaux, d’autres choses aussi, comme nous l’avons dit). - Le troisième jour enfin fut formé le dernier corps, la terre, par le fait qu’elle cessa d’être couverte par les eaux ; et la distinction fut opérée dans ce qui est le plus inférieur, entre la terre et la mer. En conséquence, comme l’auteur avait exprimé l’état informe de la matière en disant : la terre était "invisible" ou "vide", de même rend-il assez adéquatement sa formation quand il dit : "et qu’apparaisse le sec".

Solutions :

1. Selon Saint Augustin, si le mot "faire" n’est pas employé pour l’œuvre du troisième jour comme pour les œuvres précédentes, c’est afin de montrer que les formes supérieures, qui sont les formes spirituelles des anges et des corps célestes, sont parfaites en leur être et stables, alors que les formes des corps inférieurs sont imparfaites et sujettes au mouvement. Ainsi donc, par le rassemblement des eaux et l’apparition du sec, se trouve désignée l’impression de cette seconde espèce de formes : "L’eau est instable par sa liquidité, et la terre est stable par sa fixité", dit Saint Augustin. - Selon les autres Pères, il faut dire que l’œuvre du troisième jour atteint sa perfection du point de vue du seul mouvement local ; et donc il ne fallait pas que l’Écriture utilisât le mot "faire".

2. La réponse est évidente selon la position de Saint Augustin ; car on ne doit pas dire que la terre a d’abord été couverte par les eaux et qu’ensuite les eaux furent rassemblées ; mais il faut dire qu’elles ont été produites dans ce rassemblement. - Selon les autres Pères, dit Saint Augustin, il y a trois réponses : 1° Les eaux furent élevées à une plus grande hauteur, où elles se sont rassemblées ; car il a été vérifié par l’expérience que la mer est plus élevée que la terre dans le cas de la mer Rouge, dit Saint Basile. 2° L’eau qui couvrait la terre était plus rare et comme à l’état de nuée, et c’est par le rassemblement qu’elle fut condensée. 3° La terre a pu présenter certaines parties assez profondes pour recevoir les eaux qui se rassemblaient en s’y déversant. Entre ces trois opinions, la première semble être la plus probable.

3. Toutes les eaux ont un terme unique, la mer, où elles se jettent par des canaux visibles ou cachés. Et c’est la raison pour laquelle il a été dit que toutes les eaux furent rassemblées en un seul lieu. - Autre interprétation : l’expression "un seul lieu" n’est pas employée au sens absolu mais par comparaison avec le lieu de la terre sèche. Ainsi, le sens de la phrase "que les eaux soient rassemblées en un seul lieu" est-il à comprendre : "soient mises à part de la terre sèche". Car, pour signaler la multiplicité de lieux où se trouve l’eau, il est ajouté : "Il appela mers les rassemblements des eaux."

4. C’est le commandement de Dieu qui donne aux corps leur mouvement naturel. Aussi est-il dit que par leur mouvement naturel "ils accomplissent la parole de Dieu". - Une autre interprétation est possible : il était naturel que l’eau fût partout autour de la terre, comme l’air est partout autour de la terre et de l’eau. Mais la nécessité de la fin poursuivie, c’est-à-dire l’existence de plantes et d’animaux sur la terre, commandait qu’une partie de la terre fût dégagée des eaux. Ce fait est attribué par certains philosophes à l’action du soleil qui dessèche la terre par évaporation ; mais la Sainte Écriture le rapporte à la puissance divine, non seulement dans la Genèse, mais encore dans le livre de Job, où Dieu dit (38,10) : "J’ai entouré la mer de mes limites" ; et dans le livre de Jérémie (5,22) : "Ne me craindrez-vous pas, dit Dieu, moi qui ai posé le sable pour limite à la mer ?"

5. Selon Saint Augustin, la terre dont il était d’abord fait mention est à entendre de la matière première ; ici il est question de l’élément terre lui-même. - Une autre interprétation est proposée par Saint Basile : la terre était d’abord nommée du point de vue de sa nature ; maintenant elle l’est à partir de sa propriété principale, la sécheresse ; d’où vient qu’il est dit : "Et il appela "terre", l’élément sec". - Autre interprétation encore, avec le rabbin Maïmonide : partout où est employée l’expression "il appela", se trouve signalé un emploi équivoque des mots. Ainsi est-il dit en premier lieu : "Il appela la lumière jour", parce que "jour" signifie encore un espace de vingt-quatre heures, au sujet duquel il est dit au même endroit : "Et il y eut un soir et il y eut un matin, un jour." Pareillement on doit dire que "le firmament", c’est-à-dire l’air, "il l’appela ciel", le mot "ciel" désignant aussi ce qui fut d’abord créé. De même encore on lit que "le sec", c’est-à-dire cette partie qui a été découverte par les eaux, "il l’appela terre", en ce sens que la distinction se fait par opposition à la mer ; bien que le nom commun de terre serve à la désigner, qu’elle soit ou non couverte par les eaux. D’autre part, on voit que partout où il est dit "il appela", cela signifie : "Il donna la nature ou la propriété de pouvoir être appelé ainsi."