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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L’achèvement des œuvres

Objections :

1. Il semble que l’on ne devait pas attribuer au septième jour l’achèvement des œuvres divines. Car tout ce qui se fait en ce monde relève des œuvres divines. Or la "consommation du monde" sera sa fin selon Matthieu (13,39). En outre, le temps de l’incarnation du Christ est le temps d’une sorte d’achèvement ; aussi est-il nommé par l’Apôtre (Ga 4,4) "le temps de la plénitude". Et le Christ lui-même, nous rapporte Saint Jean (19,30), a dit en mourant : "Tout est consommé." L’achèvement des œuvres divines ne ressortit donc pas au septième jour.

2. Celui qui achève son travail fait quelque chose. Mais nous ne lisons pas que Dieu ait fait quelque chose le septième jour ; au contraire, il s’est reposé de tout travail. L’achèvement des œuvres divines n’appartient donc pas au septième jour.

3. On ne dit pas que quelque chose est complet si l’on y ajoute beaucoup de choses, sauf au cas où celles-ci seraient superflues. Car on appelle "parfait" ce à quoi rien ne manque de ce qu’il doit avoir. Or, après le septième jour, bien des choses ont été faites : production d’un grand nombre d’individus ; production d’espèces nouvelles qui apparaissent fréquemment, principalement chez les animaux qui s’engendrent à partir de la putréfaction. Chaque jour aussi Dieu crée de nouvelles âmes. L’œuvre de l’incarnation fut encore une nouveauté, selon Jérémie (31,22) : "Dieu fera du nouveau sur la terre." Nouveaux également sont les miracles dont il est dit dans l’Ecclésiastique (36,6) : "Renouvelle les signes et fais d’autres miracles." De même tout sera renouvelé dans la glorification des saints, selon l’Apocalypse (21,5) : "Et celui qui siège sur le trône dit : Voici que je fais toutes choses nouvelles." L’achèvement des œuvres divines ne doit donc pas être attribué au septième jour.

En sens contraire :

il est dit dans la Genèse (2,2) : "Dieu acheva le septième jour l’œuvre qu’il avait faite."

Réponse :

Il y a deux sortes de perfections pour une chose : la perfection première, et la perfection seconde. La perfection première consiste en ce que la chose est parfaite en sa substance ; et cette perfection est la forme du tout, laquelle résulte de l’intégrité des parties. La perfection seconde est la fin. Or la fin, ou bien est l’opération même, ainsi la fin du joueur de cithare est de jouer de la cithare, ou bien elle est quelque chose où l’on parvient par son activité, comme la fin du constructeur est la maison qu’il réalise en construisant. Or la première perfection est cause de la seconde, parce que la forme est principe de l’action.

L’ultime perfection et la fin de tout l’univers, c’est la parfaite béatitude des saints ; et celle-ci se produira dans l’ultime consommation du monde. Au contraire, la première perfection qui consiste dans l’intégrité de l’univers s’est réalisée dans la première institution des choses. Et c’est elle qui est attribuée au septième jour.

Solutions :

1. Comme on vient de le dire, la perfection première est cause de la perfection seconde. Or, pour atteindre la béatitude, deux choses sont requises, la nature et la grâce. La perfection même de la béatitude aura donc lieu à la fin du monde, comme nous l’avons dit. Mais les causes de cette perfection-là ont préexisté : pour la nature, dans la première institution des choses ; et pour la grâce, dans l’incarnation du Christ, parce que "la grâce et la vérité furent faites par Jésus-Christ", dit Saint Jean (1,17). Ainsi donc, au septième jour eut lieu l’achèvement de la nature ; à l’incarnation du Christ, l’achèvement de la grâce ; et à la fin du monde l’achèvement de la gloire.

2. Le septième jour, Dieu a opéré quelque chose non pas en constituant une nouvelle créature, mais en administrant la créature et en lui donnant le mouvement pour son opération propre. D’une certaine manière, cela se rapporte à une sorte de commencement de la perfection seconde. C’est la raison pour laquelle la consommation des œuvres, d’après notre version, est attribuée au septième jour. Mais selon une autre version, elle est attribuée au sixième jour. Et l’un et l’autre peuvent se soutenir. Car la consommation qui se réalise par l’intégrité des parties dans l’univers appartient au sixième jour ; alors que la consommation qui a lieu par l’activité de ces parties appartient au septième.

On pourrait encore dire que, dans le cas d’un mouvement continu, aussi longtemps que quelque chose peut continuer à se mouvoir, on ne dit pas que le mouvement est parfait avant le repos ; le repos montre en effet que le mouvement est consommé. Or, Dieu aurait pu faire de nombreuses créatures en plus de celles qu’il avait faites pendant les six jours. Donc, c’est du fait qu’au septième jour il a cessé de constituer de nouvelles créatures que l’on dit qu’il a consommé son œuvre.

3. Rien de ce qui a été fait ultérieurement par Dieu n’était entièrement nouveau ; d’une manière ou d’une autre cela avait préexisté dans l’œuvre des six jours. - Certaines choses préexistèrent matériellement : par exemple Dieu forma la femme de la côte d’Adam. D’autres préexistèrent dans les œuvres des six jours de façon non seulement matérielle mais aussi par leur causalité. Ainsi les individus qui sont engendrés maintenant ont préexisté dans les premiers individus de leurs espèces. Quant aux espèces nouvelles, s’il en apparaît, elles ont préexisté dans certaines vertus actives ; c’est ainsi que les animaux engendrés à partir de la putréfaction sont produits par les vertus des étoiles et des éléments, vertus que ceux-ci reçurent dès le début, même si l’on voit apparaître de nouvelles espèces de ces animaux. Il arrive aussi que certains animaux naissent, selon une nouvelle espèce, de l’union d’animaux de différentes espèces ; ainsi l’âne et la jument engendrent le mulet ; ces animaux aussi préexistaient par leur causalité dans l’œuvre des six jours. - Mais d’autres ont préexisté par mode de similitude : telles les âmes qui sont créées maintenant. De même l’œuvre de l’incarnation, car, comme dit l’Apôtre (Ph 2,7), le Fils de Dieu "est devenu semblable aux hommes". La gloire spirituelle enfin a préexisté par mode de similitude chez les anges, et la gloire corporelle dans le ciel, principalement dans le ciel empyrée. D’où la parole de l’Ecclésiaste (1, 9) : "Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, déjà cela préexistait dans les siècles qui nous ont précédés."