TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Convenait-il que le Christ monte au Ciel ?

Objections :

1. D'après le Philosophe (Aristote) : "Les réalités les plus parfaites possèdent leur bien sans se mouvoir". Or, le Christ tient le rang le plus élevé ; car, selon sa nature divine, il est le souverain bien, et selon sa nature humaine, il est au sommet de la gloire. L'ascension étant un mouvement, il ne convenait pas que le Christ monte au Ciel.

2. Tout mouvement se fait en vue d'un bien meilleur. Or, le Christ n'eut pas une meilleure existence au Ciel que sur la terre, car il n'a rien acquis au Ciel, ni pour son âme, ni pour son corps. Il semble donc que le Christ ne devait pas monter au Ciel.

3. Le Fils de Dieu a pris la nature humaine pour notre salut. Mais il aurait été plus salutaire pour les hommes qu'il vive toujours avec nous sur la terre. Il le déclare lui-même à ses disciples (Lc 17, 22) : "Des jours viennent où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l'homme, et vous ne le verrez pas." Il semble donc qu'il ne convenait pas au Christ de monter au Ciel.

4. Selon saint Grégoire le corps du Christ n'a subi aucun changement après sa résurrection. Or, ce n'est pas immédiatement après la résurrection qu'il est monté au Ciel, puisque le Seigneur dit lui-même aussitôt après sa résurrection (Jn 20, 17) : "Je ne suis pas encore monté vers mon Père." Il semble donc qu'il ne devait pas davantage monter au Ciel quarante jours plus tard.

Cependant :

Le Seigneur l'affirme (Jn 20, 17) : "Je monte vers mon Père et votre Père."

Conclusion :

Le lieu doit être proportionné à ce qui y réside. Le Christ, par sa résurrection, a commencé une vie immortelle et incorruptible. Or, le lieu où nous habitons est celui de la génération et de la corruption, mais le Ciel est celui de l’incorruption. Il ne convenait donc pas qu’après sa résurrection le Christ demeure sur la terre ; mais bien au contraire, il fallait qu’il monte au Ciel.

Solutions :

1. La réalité la plus parfaite qui possède son bien sans se mouvoir est Dieu lui-même. Il est, en effet, absolument immuable (Ml 3, 6) : "Moi, le Seigneur, je ne change pas." Or, d'après saint Augustin, toute créature est de quelque manière soumise au changement. La nature prise par le Fils de Dieu étant demeurée toujours une nature créée, nous l'avons dit il n'y a pas d'inconvénient à lui attribuer quelque mouvement.

2. L'ascension du Christ au Ciel ne lui a rien procuré de ce qui appartient à l'essence de la gloire, soit du corps, soit de l'âme ; elle lui a donné toutefois un lieu honorable, ce qui constitue un supplément accidentel de gloire. Non que son corps ait rien acquis des corps célestes, ni de leur perfection, ni de leur conservation, mais il a obtenu uniquement un lieu plus honorable. Or, cela contribuait de quelque façon à sa gloire. De fait, le Christ a éprouvé de la joie ; non pas qu'il ait commencé de s'en réjouir pour la première fois, au moment où il est monté au Ciel ; mais il s'en est réjoui d'une nouvelle manière comme d'une réalité qui arrive à son achèvement. Aussi, ce verset du Psaume (16, 11) : "Délices éternelles à ta droite", la Glose le commente en ces termes : "La dilatation et la joie s'empareront de moi lorsque je serai assis à ton côté, loin des regards des hommes."

3. L'ascension a retiré aux fidèles la présence corporelle du Christ ; cependant, par sa divinité, le Christ reste toujours présent parmi eux. Aussi dit-il lui-même en saint Matthieu (28, 20) : "Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. "Celui" qui est monté aux Cieux, dit saint Léon n'abandonne pas ceux qu'il a adoptés." Mais l'ascension du Christ qui nous a privés de sa présence corporelle, nous a été plus utile que ne l'aurait été cette présence elle-même, pour les trois raisons suivantes :

- 1° Elle augmente notre foi, qui a pour objet ce qu'on ne voit pas. Le Seigneur lui-même dit en saint Jean (16, 8) que l'Esprit Saint, lorsqu'il sera venu, "convaincra le monde au sujet de la justice", la justice "de ceux qui auront cru", remarque saint Augustin : "car la comparaison des fidèles avec les infidèles est par elle-même la condamnation de ces derniers". Aussi le Seigneur ajoute-t-il : "Je vais au Père, et vous ne me verrez plus." saint Augustin reprend : "Bienheureux ceux qui ne voient pas et qui croient. Ce sera donc par notre justice que le monde sera condamné, car vous croirez en moi sans me voir."

- 2° Elle relève notre espérance. Le Seigneur déclare (Jn 14, 3) : "Lorsque je m'en serai allé et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous y soyez aussi." Et le Christ, en emmenant au Ciel la nature humaine qu'il avait prise, nous a donné l'espoir d'y parvenir, car "partout où sera le corps s'assembleront les aigles" (Mt 24, 28). Et Michée (2, 13) avait prophétisé "Il monte en frayant le chemin devant eux."

- 3° Elle dirige vers les réalités célestes l'affection de notre charité : "Recherchez les choses d'en haut, où le Christ demeure assis à la droite de Dieu ; affectionnez-vous aux choses d'en haut, et non à celles de la terre" (Col 3, 1). Car, d'après saint Matthieu, "où est ton trésor, là aussi est ton coeur". L'Esprit Saint étant l'amour qui nous ravit vers les réalités du Ciel, le Seigneur dit aux disciples (Jn 16, 7) : "Il vous est bon que je m'en aille car, si je ne m'en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai." Ce que saint Augustin commente ainsi : "Vous ne pouvez saisir l'Esprit Saint tant que vous persistez à connaître le Christ selon la chair. Lorsque le Christ se fut éloigné corporellement, non seulement l'Esprit Saint, mais encore le Père et le Fils leur furent présents spirituellement."

4. Au Christ ressuscité pour la vie immortelle il convenait d'être dans un lieu céleste ; toutefois, il a retardé son ascension afin de prouver la réalité de sa résurrection. Aussi lit-on dans les Actes (1, 3) : "Après sa passion, il se montra vivant à ses disciples, leur en donnant des preuves nombreuses pendant quarante jours." La Glose fournit plusieurs explications de ce texte : "Ayant subi la mort pendant quarante heures, il a voulu pendant quarante jours confirmer qu'il était vivant. Par ces quarante jours, on peut aussi entendre le temps du monde présent durant lequel le Christ vit avec son Église ; l'homme est composé en effet de quatre éléments, et il est instruit à ne pas transgresser les dix commandements."