« Le monde numérique caractérise le monde contemporain. De vastes portions de l’humanité y sont plongées de manière ordinaire et continuelle. Il ne s’agit plus seulement d’”utiliser” des instruments de communication, mais de vivre dans une culture largement numérisée, qui influence profondément les notions de temps et d’espace, la perception de soi, des autres et du monde, la façon de communiquer, d’apprendre, de s’informer et d’entrer en relation avec les autres. Une approche de la réalité qui tend à privilégier l’image par rapport à l’écoute et à la lecture a une incidence sur la façon d’apprendre et sur le développement du sens critique ».39Ibid.,n. 21.
Internet et les réseaux sociaux ont créé une nouvelle manière de communiquer et de se mettre en relation et « sont des espaces où les jeunes passent beaucoup de temps et se rencontrent facilement, même si tous n’y ont pas accès de la même façon, en particulier dans certaines régions du monde. Quoi qu’il en soit, ils constituent une extraordinaire opportunité de dialogue, de rencontre et d’échange entre les personnes, et donnent accès à l’information et à la connaissance. En outre, l’environnement numérique est un contexte de participation sociopolitique et de citoyenneté active et il peut faciliter la circulation d’une information indépendante capable de protéger efficacement les personnes les plus vulnérables en révélant au grand jour les violations de leurs droits. Dans de nombreux pays, internet et les réseaux sociaux représentent désormais un lieu incontournable pour atteindre les jeunes et les faire participer, notamment aux initiatives et aux activités pastorales ».40Ibid.,n. 22.
Mais pour comprendre ce phénomène dans son intégralité, il faut reconnaître que, comme toute réalité humaine, il comporte des limites et des carences. Il n’est pas sain de confondre la communication avec le contact purement virtuel. De fait, « le monde numérique est aussi un espace de solitude, de manipulation, d’exploitation et de violence, jusqu’au cas extrême du dark web. Les médias numériques peuvent exposer au risque de dépendance, d’isolement et de perte progressive de contact avec la réalité concrète, entravant ainsi le développement d’authentiques relations interpersonnelles. De nouvelles formes de violence se diffusent à travers les social media, comme le cyber bizutage ; le web est aussi un canal de diffusion de la pornographie et d’exploitation des personnes à des fins sexuelles ou par le biais des jeux de hasard ».41Ibid.,n. 23.
On ne devrait pas oublier que « de gigantesques intérêts économiques opèrent dans le monde numérique. Ils sont capables de mettre en place des formes de contrôle aussi subtiles qu’envahissantes, créant des mécanismes de manipulation des consciences et des processus démocratiques. Le fonctionnement de nombreuses plates-formes finit toujours par favoriser la rencontre entre les personnes qui pensent d’une même façon, empêchant de faire se confronter les différences. Ces circuits fermés facilitent la diffusion de fausses informations et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine. La prolifération des fake news est l’expression d’une culture qui a perdu le sens de la vérité et qui soumet les faits à ses intérêts particuliers. La réputation des personnes est mise en danger par des procès sommaires online. Le phénomène concerne aussi l’Eglise et ses pasteurs ».42Ibid.,n. 24.
Dans un document qu’ont préparé trois cents jeunes du monde entier avant le Synode, ceux-ci ont indiqué que « les relations online peuvent devenir inhumaines. Les espaces numériques nous rendent aveugles à la vulnérabilité des autres et empêchent la réflexion personnelle. Des problèmes comme la pornographie déforment la perception que le jeune a de la sexualité humaine. La technologie utilisée de cette manière crée une réalité parallèle illusoire qui ignore la dignité humaine ».43Document de la Réunion pré-synodale pour la préparation de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Evêques, Rome (24 mars 2018), I, 4.L’immersion dans le monde virtuel a favorisé une sorte de “migration numérique”, c’est-à-dire un éloignement de la famille ainsi que des valeurs culturelles et religieuses, qui conduit beaucoup de personnes dans un monde de solitude et d’auto-invention, à tel point qu’elles font l’expérience d’un déracinement même si elles demeurent physiquement au même endroit. La vie nouvelle et débordante des jeunes, qui les pousse à chercher et à affirmer leur personnalité, est confrontée aujourd’hui à un nouveau défi : interagir avec un monde réel et virtuel dans lequel ils pénètrent seuls comme dans un continent global inconnu. Les jeunes d’aujourd’hui sont les premiers à faire cette synthèse entre ce qui est personnel, ce qui est propre à chaque culture et ce qui est global. C’est pourquoi il faut qu’ils parviennent à passer du contact virtuel à une bonne et saine communication. Les migrants comme paradigme de notre temps
Comment ne pas se rappeler ces nombreux jeunes touchés par les migrations ? Les phénomènes migratoires ne représentent pas « une urgence transitoire. Les migrations peuvent advenir à l’intérieur même d’un pays ou bien entre des pays différents. La préoccupation de l’Eglise concerne en particulier ceux qui fuient la guerre, la violence, la persécution politique ou religieuse, les désastres naturels dus aux changements climatiques et à la pauvreté extrême : beaucoup d’entre eux sont jeunes. En général, ils sont en quête d’opportunités pour eux et pour leur famille. Ils rêvent d’un avenir meilleur et désirent créer les conditions de sa réalisation ».44DF, n. 25. Les migrants « nous rappellent la condition primitive de la foi, celle d’“étrangers et voyageurs sur la terre” (He 11, 13) ».45Ibid.
D’autres migrants « sont attirés par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles. Il faut signaler la vulnérabilité particulière des migrants non accompagnés et la situation de ceux qui sont contraints de passer de nombreuses années dans des camps de réfugiés ou qui restent longtemps bloqués dans les pays de transit, sans pouvoir poursuivre le cours de leurs études, ni exprimer leurs talents. Dans certains pays d’arrivée, les phénomènes migratoires suscitent des alarmes et des peurs, souvent fomentées et exploitées à des fins politiques. Une mentalité xénophobe, de fermeture et de repli sur soi se diffuse alors. Il faut réagir fermement à cela ».46Ibid., n. 26.
« Les jeunes qui migrent vivent une séparation avec leur environnement d’origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles, en particulier quand un parent migre, ou les deux, laissant leurs enfants dans leur pays d’origine. L’Eglise a un rôle important à jouer comme référence pour les jeunes de ces familles brisées. Mais les histoires des migrants sont aussi des histoires de rencontre entre personnes et cultures : pour les communautés et les sociétés d’accueil, ils représentent une opportunité d’enrichissement et de développement humain intégral de tous. Les initiatives d’accueil qui se rattachent à l’Eglise ont un rôle important de ce point de vue et peuvent revitaliser les communautés capables de les mettre en œuvre ».47Ibid., n. 27.
« Grâce à la provenance variée des Pères, le Synode a vu confluer de nombreuses perspectives en ce qui concerne le thème des migrants, en particulier entre les pays de départ et les pays d’arrivée. En outre, on a entendu résonner le cri d’alarme des Eglises dont les membres sont contraints de fuir la guerre et la persécution et qui voient ces migrations forcées comme une menace pour leur existence même. Le fait d’inclure en son sein toutes ces différentes perspectives met précisément l’Eglise en condition d’exercer un rôle prophétique vis-à-vis de la société en matière de migrations ». 48Ibid., n. 28. Je demande en particulier aux jeunes de ne pas se laisser enrôler dans les réseaux de ceux qui veulent les opposer à d’autres jeunes qui arrivent dans leurs pays, en les présentant comme des êtres dangereux et comme s’ils n’étaient pas dotés de la même dignité inaliénable propre à chaque être humain.