Notre-Seigneur semble avoir voulu répondre à cette question : Pourquoi le diable n’est-il point demeuré dans la vérité? quand il ajoute : « Car la vérité n’est point eu lui 35Jean, VIII, 44. ». Or, elle serait en lui , s’il fût demeuré en elle. Cette parole est donc assez extraordinaire, puisqu’elle paraît dire que si le diable n’est point demeuré dans la vérité, c’est que la vérité n’est point en lui; tandis qu’au contraire, ce qui fait que la vérité n’est point en lui, c’est qu’il n’est point demeuré dans la vérité. Cette même façon de parler se retrouve aussi dans un psaume : « J’ai crié, mon Dieu », dit le Prophète, « parce que vous m’avez exaucé 36I Jean, III, 8. », au lieu qu’il semble qu’il devait dire : Vous m’avez exaucé, mon Dieu, parce que j’ai crié. Mais il faut entendre que le Prophète, après avoir dit : « J’ai crié », prouve la réalité de son invocation par l’effet qu’elle a obtenu : la preuve que j’ai crié, c’est que vous m’avez exaucé. CHAPITRE XV. COMMENT IL FAUT ENTENDRE CETTE PAROLE: « LE DIABLE PÈCHE DÉS LE COMMENCEMENT ». Quant à cette parole de saint Jean : « Le diable pèche dès le commencement 37Comp. De Gen. ad litt ., n. 27 et seq. », les hérétiques 38Jean, VIII, 44. ne comprennent pas que si le péché est naturel, il cesse d’être. Mais que peuvent-ils répondre à ce témoignage d’Isaïe qui , désignant le diable sous la figure du prince de Babylone, s’écrie : « Comment est tombé Lucifer, qui se levait brillant au matin 39Ps. XVI, 7. ? » et ce passage d’Ézéchiel 40I Jean, III, 8. : « Tu as joui des délices du paradis, orné de toutes sortes de pierres précieuses 41Ces hérétiques sont évidemment les Manichéens. ? » Le diable a donc été quelque temps sans péché ; et c’est ce que le prophète lui dit un peu après en termes plus formels: « Tu as marché pur de souillure en tes jours 42Isaïe, XIV, 12. ». Que si l’on ne peut donner un sens plus naturel à ces paroles, il faut donc entendre par celle-ci : « Il n’est point demeuré dans la vérité», que le diable a été dans la vérité, mais qu’il n’y est pas demeuré ; et quant à cette autre, « que le diable pèche dès le commencement », il ne faut pas entendre qu’il a péché dès le commencement de sa création, mais dès celui de son orgueil. De même, quand nous lisons dans Job, à propos du diable : « Il est le commencement de l’ouvrage de Dieu, qui l’a fait pour le livrer aux railleries de ses anges 43Sur ce même passage d’Ezéchiel, comp. saint Augustin, De Gen. ad litt ., n. 32. » ; et ce passage analogue du psaume: « Ce dragon que vous avez formé pour servir de jouet »; nous ne devons pas croire que le diable ait été créé primitivement pour être moqué des anges, mais bien que leurs railleries sont la peine de son péché 44Ezech. XXVIII, 13, 14. . Il est donc l’ouvrage du Seigneur ; car il n’y a pas de nature si vile et si infime qu’on voudra, même parmi les plus petits insectes, qui ne soit l’ouvrage de celui d’où vient toute mesure, toute beauté, tout ordre, c’est-à-dire ce qui fait l’être et l’intelligibilité de toute chose. A plus forte raison est-il le principe de la créature angélique, qui surpasse par son excellence tous les autres ouvrages de Dieu. 45Ibid. 15. 46Job, XI, 14. 47Ps. CIII, 28.
La Cité de Dieu
Notes
- 35. Jean, VIII, 44.
- 36. I Jean, III, 8.
- 37. Comp. De Gen. ad litt ., n. 27 et seq.
- 38. Jean, VIII, 44.
- 39. Ps. XVI, 7.
- 40. I Jean, III, 8.
- 41. Ces hérétiques sont évidemment les Manichéens.
- 42. Isaïe, XIV, 12.
- 43. Sur ce même passage d’Ezéchiel, comp. saint Augustin, De Gen. ad litt ., n. 32.
- 44. Ezech. XXVIII, 13, 14.
- 45. Ibid. 15.
- 46. Job, XI, 14.
- 47. Ps. CIII, 28.