Il n’y a d’autre raison que cette impuissance des dieux pour expliquer les larmes que versa pendant quatre jours Apollon de Cumes, au temps de la guerre contre les Achéens et le roi Aristonicus a 21Salluste, Conj. De Catil., ch. 6. Les aruspices effrayés furent d’avis qu’on jetât la statue dans la mer; mais les vieillards de Cumes s’y opposèrent, disant que le même prodige avait éclaté pendant les guerres contre Antiochus et contre Persée, et que, la fortune ayant été favorable aux Romains, il avait été décrété par sénatus-consulte que des présents seraient envoyés à Apollon. Alors on fit venir d’autres aruspices plus habiles, qui déclarèrent que les larmes d’Apollon étaient de bon augure pour les Romains, parce que, Cumes étant une colonie grecque, ces larmes présageaient malheur au pays d’où elle tirait son origine. Peu de temps après on annonça que le roi Aristonicus avait été vaincu et pris : catastrophe évidemment contraire à la volonté d’Apollon, puisqu’il la déplorait d’avance et en marquait son déplaisir par les larmes de sa statue. On voit par là que les récits des poëtes, tout fabuleux qu’ils sont, nous donnent des moeurs du démon une image qui ressemble assez à la vérité. Ainsi, dans Virgile, Diane plaint Camille 22La guerre dont il s’agit ici est évidemment celle qui fut suscitée par la succession d’Attale, roi de Pergame, succession que son neveu Aristonicus disputait aux Romains. (Voyez Tite-Live, lib. LIX;) C’est par inadvertance que saint Augustin nomme les Achéens, qui étaient alors entièrement vaincus et soumis. , et Hercule pleure la mort prochaine de Pallas 23C’est Tarquin l’Ancien qui commença le temple de Jupiter-Capitolin, et Tarquin le Superbe qui le continua; le monument ne fut achevé que trois ans après l’institution du consulat. . C’est peut-être aussi pour cette raison que Numa, qui jouissait d’une paix profonde, mais sans savoir de qui il la tenait et sans se mettre en peine de le savoir, s’étant demandé dans son loisir à quels dieux il confierait le salut de Rome, Numa, dis-je, dans l’ignorance où il était du Dieu véritable et tout-puissant qui tient le gouvernement du monde, et se souvenant d’ailleurs que les dieux des Troyens apportés par Énée n’avaient pas longtemps conservé le royaume de Troie, ni celui de Lavinium qu’Énée lui-même avait fondé, Numa crut devoir ajouter d’autres dieux à ceux qui avaient déjà passé à Rome avec Romulus, comme on donne des gardes aux fugitifs et des aides aux impuissants. CHAPITRE XII. QUELLE MULTITUDE DE DIEUX LES ROMAINS ONT AJOUTÉE A CEUX DE NUMA, SANS QUE CETTE ABONDANCE LEUR AIT SERVI DE RIEN. Et pourtant Rome ne daigna passe contenter des divinités déjà si nombreuses instituées par Numa. Jupiter n’avait pas encore son temple 1. Enéide, liv. XI, vers 836-849. 2. Enéide liv. X vers 464 465. principal, et ce fut le roi Tarquin qui bâtit le Capitole 24Voyez Tite-Live, lib. X, cap. 47; lib. XXIX, cap. 11. . Esculape passa d’Épidaure à Rome, afin sans doute d’exercer sur un plus brillant théâtre ses talents d’habile médecin 25Voyez Tite-Live, lib. XXIX, cap. 11 et 14. . Quant à la mère des dieux, elle vint je ne sais d’où, de Pessinunte 26Saint Augustin veut parler ici du culte d’Anubis, qui ne fut re. connu à Roms que sous les empereurs. On dit que Commode, au, fêtes d’Isis, porta lui-même la statue du dieu à la tête de chien. Sur Cynocéphale et la Fièvre, voyez plus haut, liv. II, ch. 14. . Aussi bien il n’était pas convenable qu’elle continuât d’habiter un lieu obscur, tandis que son fils dominait sur la colline du Capitole. S’il est vrai du reste qu’elle soit la mère de tous les dieux, on peut dire tout ensemble qu’elle a suivi à Rome certains de ses enfants et qu’elle en a précédé quelques autres. Je serais étonné pourtant qu’elle fût la mère de Cynocéphale, qui n’est venu d’Égypte que très-tardivement 27Allusion à l’usage ancien des signaux, formés par des feu, qu’on allumait sur les montagnes. . A-t-elle aussi donné le jour à la Fièvre? c’est à son petit-fils Esculape de le décider; mais quelle que soit l’origine de la Fièvre, je ne pense pas que des dieux étrangers osent regarder comme de basse condition une déesse citoyenne de Rome. Voilà donc Rome sous la protection d’une foule de dieux; car qui pourrait les compter? indigènes et étrangers, dieux du ciel, de la terre, de la mer, des fontaines et des fleuves; ce n’est pas tout, et il faut avec Varron y ajouter les dieux certains et les dieux incertains, dieux de toutes les espèces, les uns mâles, les autres femelles, comme chez les animaux. Eh bien! avec tant de dieux, Rome devait-elle être en butte aux effroyables calamités qu’elle a éprouvées et dont je ne veux rapporter qu’un petit nombre? Élevant dans les airs l’orgueilleuse fumée de ses sacrifices, elle avait appelé, comme par un signal , cette multitude de dieux à son secours, leur prodiguant les temples, les autels, les victimes et les prêtres, au mépris du Dieu véritable et souverain qui seul a droit à ces hommages. Et pourtant elle était plus heureuse quand elle avait moins de dieux; mais à mesure qu’elle s’est accrue, elle a pensé qu’elle avait besoin d’un plus grand nombre de dieux, comme un plus vaste navire demande plus de matelots, s’imaginant sans doute que ces premiers dieux, sous lesquels ses moeurs étaient pures en comparaison de ce qu’elles furent depuis, ne suffisaient plus désormais à soutenir le poids de sa grandeur. Déjà en effet, sous ses rois mêmes, à l’exception de Numa dont j’ai parlé plus haut, il faut que l’esprit de discorde eût fait bien des ravages, puisqu’il poussa Romulus au meurtre de son frère.
La Cité de Dieu
Notes
- 21. Salluste, Conj. De Catil., ch. 6.
- 22. La guerre dont il s’agit ici est évidemment celle qui fut suscitée par la succession d’Attale, roi de Pergame, succession que son neveu Aristonicus disputait aux Romains. (Voyez Tite-Live, lib. LIX;) C’est par inadvertance que saint Augustin nomme les Achéens, qui étaient alors entièrement vaincus et soumis.
- 23. C’est Tarquin l’Ancien qui commença le temple de Jupiter-Capitolin, et Tarquin le Superbe qui le continua; le monument ne fut achevé que trois ans après l’institution du consulat.
- 24. Voyez Tite-Live, lib. X, cap. 47; lib. XXIX, cap. 11.
- 25. Voyez Tite-Live, lib. XXIX, cap. 11 et 14.
- 26. Saint Augustin veut parler ici du culte d’Anubis, qui ne fut re. connu à Roms que sous les empereurs. On dit que Commode, au, fêtes d’Isis, porta lui-même la statue du dieu à la tête de chien. Sur Cynocéphale et la Fièvre, voyez plus haut, liv. II, ch. 14.
- 27. Allusion à l’usage ancien des signaux, formés par des feu, qu’on allumait sur les montagnes.