TheoFonsAux sources de la foi

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DIN · François · 2024 · FR · 220 paragraphes · vatican.va ↗

Voyons quelques-uns des effets que cette Parole de Dieu a produits dans l’histoire de la foi chrétienne. Plusieurs Pères de l’Église, particulièrement en Asie Mineure, ont mentionné la blessure du côté de Jésus comme l’origine de l’eau de l’Esprit : la Parole, sa grâce et les sacrements qui la communiquent. La force des martyrs provient de la « source de vie qui jaillit du corps du Christ » 85Actes des martyrs de Lyon in Eusèbe de Césarée, Hist. eccles, 5, 1, 22 : PG 20, 418. ou, comme le traduit Rufin, des « sources célestes et éternelles qui sortent du sein du Christ ». 86Rufin, 5, 1, 22 in GCS Eusebius 2, 1, p. 411, 13s. Nous, les croyants qui sommes renés de l’Esprit, nous venons de cette grotte du rocher : « Nous avons été extraits du sein du Christ ». 87S. Justin, Dial. 135 : PG 6, 787. Son côté blessé, que nous interprétons comme son cœur, est rempli de l’Esprit Saint, et des fleuves d’eau vive proviennent de lui : « La source de l’Esprit saint tout entier demeure dans le Christ ». 88Novatien, De Trinitate, 29 : PL 3, 944. Cf. S. Grégoire d’Elvire, Tractatus Origenis de libris Sanctarum Scripturarum, 20, 12 : CCSL 69, 144. Mais l’Esprit que nous recevons ne nous éloigne pas du Seigneur ressuscité, au contraire il nous remplit de Lui, car en buvant l’Esprit, nous buvons le Christ lui-même : « Bois le Christ car Il est le rocher d’où l’eau a coulé, bois le Christ car Il est la source de la vie ; bois le Christ car Il est le fleuve dont le jaillissement réjouit la cité de Dieu ; bois le Christ car Il est la paix ; bois le Christ car de son sein coulent des fleuves d’eau vive ». 89S. Ambroise, Expl. Ps. 1, 33 : PL 14, 983-984.

Saint Augustin a ouvert la voie à la dévotion au Sacré-Cœur en tant que lieu de rencontre personnelle avec le Seigneur. Pour lui, la poitrine du Christ n’est pas seulement la source de la grâce et des sacrements, mais elle la personnalise en la présentant comme symbole de l’union intime avec Lui, comme lieu de la rencontre d’amour. Là se trouve l’origine de la sagesse la plus précieuse qui consiste à Le connaître. Augustin écrit en effet que Jean, le bien-aimé, lorsqu’il pencha la tête sur la poitrine de Jésus, s’approcha du lieu secret de la sagesse. 90Cf. Tract. in Joann. 61, 6 : PL 35, 1801. Il ne s’agit pas de la simple contemplation intellectuelle d’une vérité théologique. Saint Jérôme explique qu’une personne capable de contempler « ne jouit pas de la beauté des cours d’eau, mais boit l’eau vive du côté du Seigneur ». 91Epist. ad Rufinum, 3, 4.3 : PL 22, 334.

Saint Bernard reprend le symbolisme du côté transpercé du Seigneur en le comprenant explicitement comme une révélation et un don de l’amour de son Cœur. À travers la blessure, le grand mystère de l’amour et de la miséricorde devient accessible et nous pouvons le faire nôtre : « Je prends avec confiance ce qui me manque dans les entrailles du Seigneur, car elles débordent de miséricorde et ne manquent pas d’ouverture par où jaillir. Ils lui ont percé les mains et les pieds, et ils lui ont perforé le côté. À travers ces fissures, je peux boire le miel du rocher et l’huile de la pierre la plus dure, autrement dit goûter et voir comme est bon le Seigneur [...]. Le fer a transpercé son âme, et son cœur s’est fait proche : il n’est plus incapable de comprendre mes faiblesses. Les blessures ouvertes dans son corps nous révèlent le secret de son cœur, elles nous font contempler le grand mystère de la compassion ». 92Sermones in Cant. 61, 4 : PL 183, 1072.

Ceci réapparaît de manière particulière chez Guillaume de Saint-Thierry qui nous invite à entrer dans le Cœur de Jésus nous nourrissant à son sein. 93Cf. Expositio altera super Cantica Canticorum, c. 1 : PL 180, 487. Ce n’est pas surprenant si l’on se souvient que, pour cet auteur, « l’art des arts c’est l’art de l’amour […]. L’amour est suscité par le Créateur de la nature. L’amour est une force de l’âme qui, comme par un poids naturel, la conduit à sa place et à son but ». 94Id., De natura et dignitate amoris, 1 : PL 184, 379. Le cœur du Christ est le lieu où l’amour règne en plénitude : « Seigneur, où conduis-tu ceux que tu embrasses et serres dans tes bras, sinon à ton cœur ? Ton cœur, Jésus, est la douce manne de ta divinité (cf. He 9, 4) que tu conserves en toi dans le vase d’or de ton âme qui dépasse toute connaissance. Heureux ceux qui y sont portés par ton étreinte. Heureux ceux qui, plongés dans ces profondeurs, ont été cachés par Toi dans le secret de ton cœur ». 95Id., Meditativae Orationes 8, 6 : PL 180, 230.

Saint Bonaventure réunit les deux lignes spirituelles autour du Cœur du Christ. Tout en le présentant comme la source des sacrements et de la grâce, il propose que cette contemplation devienne une relation d’amitié, une rencontre personnelle d’amour.

D’un côté, il nous aide à reconnaître la beauté de la grâce et des sacrements qui jaillissent de cette source de vie qu’est le côté blessé du Seigneur : « Afin que, du côté du Christ endormi sur la Croix, l’Église soit formée et que s’accomplisse l’Écriture qui dit : “Ils verront Celui qu’ils ont transpercé”, il fut accordé, par une disposition divine, qu’un des soldats ouvrit de sa lance ce côté sacré et le perfora entièrement, au point de faire couler le sang et l’eau en répandant le prix de notre salut qui, depuis la source – le secret de son cœur –, donnerait à profusion leur puissance aux sacrements de l’Église pour conférer la vie de la grâce, et serait désormais, pour ceux qui vivraient dans le Christ, une coupe [puisée à] la source vive qui jaillit pour la vie éternelle ». 96S. Bonaventure, Opusculum 3, Lignum vitae, 30, in Opera Omnia, Quaracchi 1898, t. 8, p. 79.

Il nous invite ensuite à faire un pas de plus afin que l’accès à la grâce ne devienne pas une chose magique, ni une sorte d’émanation néo-platonicienne, mais une relation directe avec le Christ en demeurant dans son cœur. En effet, celui qui boit est un ami du Christ, un cœur qui aime : « Lève-toi donc, âme amie du Christ et sois la colombe qui fait son nid dans le mur d’une grotte, sois le moineau qui a trouvé une maison et ne cesse de la garder, sois la tourterelle qui cache les petits de son chaste amour dans cette ouverture sacrée ». 97Ibid., pp. 79-80. La diffusion de la dévotion au Cœur du Christ

Le côté blessé, où réside l’amour du Christ et d’où jaillit la vie de la grâce a, peu à peu, pris la forme du cœur, surtout dans la vie monastique. Nous savons que le culte du Cœur du Christ ne s’est pas manifesté de la même manière au cours de l’histoire et que les aspects développés à l’époque moderne, liés à diverses expériences spirituelles, ne peuvent être extrapolés des formes médiévales et encore moins des formes bibliques dans lesquelles nous pouvons entrevoir des germes de ce culte. Cependant, l’Église aujourd’hui ne néglige rien du bien que l’Esprit Saint nous a donné au cours des siècles, sachant qu’il sera toujours possible de reconnaître un sens plus clair et plus complet à certains détails de la dévotion, ou d’en comprendre et d’en dévoiler de nouveaux aspects.

Plusieurs saintes femmes ont raconté des expériences de rencontre avec le Christ, caractérisées par le repos dans le Cœur du Seigneur, source de vie et de paix intérieure. C’est le cas de sainte Lutgarde, de sainte Mechtilde de Hackeborn, de sainte Angèle de Foligno, de Julienne de Norwich, entre autres. Sainte Gertrude de Helfta, moniale cistercienne, a raconté un moment de prière au cours duquel elle posa sa tête sur le Cœur du Christ et entendit ses battements. Dans un dialogue avec saint Jean l’Évangéliste, elle lui demande pourquoi il n’a pas parlé dans son Évangile de ce qu’il avait ressenti lorsqu’il avait fait la même expérience. Gertrude conclut que « la douce éloquence de ces battements est réservée aux temps actuels, afin qu’en les écoutants le monde, déjà vieilli et engourdi dans son amour envers Dieu, puisse retrouver sa ferveur ». 98Legatus divinae pietatis, 4, 4, 4 : SCh, 255, p. 66. Pourrions-nous y voir une affirmation pour notre époque, un appel à reconnaître combien ce monde est devenu “vieux” et a besoin de percevoir le message toujours nouveau de l’amour du Christ ? Sainte Gertrude et sainte Mechtilde ont été considérées comme les « confidentes les plus intimes du Sacré-Cœur ». 99León Dehon, Directoire spirituel des prêtres du Sacré Cœur de Jésus, Turnhout 1936, 2, Ch. 7, n. 141.

Les chartreux, encouragés surtout par Ludolphe de Saxe, ont trouvé dans la dévotion au Sacré-Cœur un moyen de remplir d’affection et de proximité leur relation avec Jésus-Christ. Celui qui entre par la blessure de son cœur est enflammé d’affection. Sainte Catherine de Sienne écrivait qu’on ne peut être témoin des souffrances endurées par le Seigneur, mais le Cœur ouvert du Christ nous offre la possibilité d’une rencontre réelle et personnelle avec beaucoup d’amour : « J’ai voulu que vous voyiez le secret de mon cœur, en vous le montrant ouvert afin que vous voyiez que je vous aimais plus que ne pouvait le montrer la souffrance finie ». 100Le Dialogue ch. 75, Paris 1999, p. 126.

La dévotion au Cœur du Christ a progressivement dépassé la vie monastique et a rempli la spiritualité de saints maîtres, prédicateurs et fondateurs de congrégations religieuses qui l’ont répandue dans les régions les plus reculées de la terre. 101Cf. Par exemple angelus Walz, De veneratione divini cordis Iesu in Ordine Praedicatorum, Rome 1937.

L’initiative de saint Jean Eudes est particulièrement intéressante. « Après avoir mené avec ses missionnaires, à Rennes, une mission très fervente, il réussit à faire approuver par l’évêque de ce diocèse la célébration de la fête du Cœur adorable de Notre Seigneur Jésus-Christ. C’était la première fois que cette fête était officiellement autorisée dans l’Église. Par la suite, les évêques de Coutances, d’Évreux, de Bayeux, de Lisieux et de Rouen autorisèrent la même fête pour leurs diocèses respectifs entre 1670 et 1671 ». 102Rafael García Herreros, Vida di San Juan Eudes, Bogotá 1943, p. 42.

Notes

  1. 85. Actes des martyrs de Lyon in Eusèbe de Césarée, Hist. eccles, 5, 1, 22 : PG 20, 418.
  2. 86. Rufin, 5, 1, 22 in GCS Eusebius 2, 1, p. 411, 13s.
  3. 87. S. Justin, Dial. 135 : PG 6, 787.
  4. 88. Novatien, De Trinitate, 29 : PL 3, 944.Cf. S. Grégoire d’Elvire, Tractatus Origenis de libris Sanctarum Scripturarum, 20, 12 : CCSL 69, 144.
  5. 89. S. Ambroise, Expl. Ps. 1, 33 : PL 14, 983-984.
  6. 90. Cf. Tract. in Joann. 61, 6 : PL 35, 1801.
  7. 91. Epist. ad Rufinum, 3, 4.3 : PL 22, 334.
  8. 92. Sermones in Cant. 61, 4 : PL 183, 1072.
  9. 93. Cf. Expositio altera super Cantica Canticorum, c. 1 : PL 180, 487.
  10. 94. Id., De natura et dignitate amoris, 1 : PL 184, 379.
  11. 95. Id., Meditativae Orationes 8, 6 : PL 180, 230.
  12. 96. S. Bonaventure, Opusculum 3, Lignum vitae, 30, in Opera Omnia, Quaracchi 1898, t. 8, p. 79.
  13. 97. Ibid., pp. 79-80.
  14. 98. Legatus divinae pietatis, 4, 4, 4 : SCh, 255, p. 66.
  15. 99. León Dehon, Directoire spirituel des prêtres du Sacré Cœur de Jésus, Turnhout 1936, 2, Ch. 7, n. 141.
  16. 100. Le Dialogue ch. 75, Paris 1999, p. 126.
  17. 101. Cf. Par exemple angelus Walz, De veneratione divini cordis Iesu in Ordine Praedicatorum, Rome 1937.
  18. 102. Rafael García Herreros, Vida di San Juan Eudes, Bogotá 1943, p. 42.