TheoFonsAux sources de la foi

Dilexit Nos

DIN · François · 2024 · FR · 220 paragraphes · vatican.va ↗

Saint Bernard, alors qu’il invite à l’union avec le Cœur du Christ, utilise la richesse de cette dévotion pour proposer un changement de vie fondé sur l’amour. Il croit possible de transformer l’affectivité, esclave des plaisirs dont on ne se libère pas par une obéissance aveugle à un commandement mais par la réponse à la douceur de l’amour du Christ. Le mal est vaincu par le bien, le mal est vaincu par la croissance de l’amour : « Aime donc le Seigneur ton Dieu d’une affection de cœur pleine et entière ; aime-le de toute la sagesse et de toute la vigilance de la raison ; aime-le aussi de toute ta force, sans même craindre de mourir par amour pour lui […]. Que le Seigneur Jésus soit pour ton cœur un objet suave et doux, toujours opposé à la douceur criminelle des charmes de la vie de la chair ; qu’une douceur surmonte une autre douceur, comme un clou chasse un autre clou ». 179Sermones super Cant., 20, 4 : PL 183, 869.

Saint François de Sales a été éclairé par la demande de Jésus : « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » ( Mt 11, 29). De cette façon, disait-il, dans les choses les plus simples et les plus ordinaires, nous volons le cœur du Seigneur : « Il faut avoir grand soin de le bien servir, aux choses grandes et hautes et aux choses petites et abjectes, puisque nous pouvons également, et par les unes et par les autres, lui dérober son cœur par amour [...]. Ces petites charités quotidiennes, ce mal de tête, ce mal de dents, cette défluxion, cette bizarrerie du mari ou de la femme, ce cassement d’un verre, ce mépris ou cette moue, cette perte de gants, d’une bague, d’un mouchoir, cette petite incommodité que l’on se fait, d’aller coucher de bonne heure et de se lever matin pour prier, pour se communier, cette petite honte que l’on a à faire certaines actions de dévotion en publique : bref, toutes ces petites souffrances, étant prises et embrassées avec amour, contentent extrêmement la Bonté divine ». 180Introduction à la vie dévote, 3 ème part. chap. 35 : S. Francois de Sales, Œuvres, Gallimard, Paris 1969, pp. 226-227. Mais en définitive, la clé de notre réponse à l’amour du Cœur du Christ est l’amour du prochain : « La marque que je vous donne pour connaître si vous aimez bien Dieu, est que vous aimez aussi bien le prochain [...] d’un amour pur, solide, ferme, constant et invariable, qui ne s’attache point aux qualités ou condition des personnes […] qui ne sera point sujet au changement ni aux aversions. [...] Notre Seigneur nous aime sans discontinuation, Il nous supporte en nos défauts et en nos imperfections ; il faut donc que nous fassions de même à l’endroit de nos frères, ne nous lassant jamais de les supporter ». 181Id., Sermon pour le 17ème dimanche après la Pentecôte, Œuvres complètes, Annecy, Monastère de la Visitation, t. 9, pp. 200.201.

Saint Charles de Foucauld voulait imiter Jésus-Christ, vivre comme Il a vécu, agir comme Il a agi, toujours faire ce que Jésus aurait fait à sa place. Pour réaliser pleinement son objectif, il était nécessaire qu’il se conforme aux sentiments du Cœur du Christ ; d’où l’expression “amour pour amour” qui apparaît une fois encore lorsqu’il écrit : « Désir des souffrances pour Lui rendre amour pour amour, pour l’imiter, [...] pour entrer dans son travail, et pour m’offrir avec Lui, tout néant que je suis, en sacrifice, en victime, pour la sanctification des hommes ». 182Retraite à Nazareth, Jésus en sa Passion, du 5 au 15 novembre 1897. Le désir d’apporter l’amour de Jésus, par son engagement missionnaire, aux plus pauvres et aux plus oubliés de la terre, l’amènent à prendre comme devise Iesus Caritas, avec le symbole du Cœur du Christ surmonté d’une croix. 183À partir du 19 mars 1902, toutes ses lettres ont pour entête les mots Jesus Caritas séparés d’un cœur surmonté de la croix. Ce n’est pas une décision superficielle : « De toutes mes forces, je tâche de montrer, de prouver à ces pauvres frères égarés que notre religion est toute charité, toute fraternité, que son emblème est un Cœur ». 184Id. Lettre à l’abbé Huvelin, 15 juillet 1904 : Charles de Foucauld, Œuvres spirituelles, Paris 1958, p 675. Et il veut s’installer avec d’autres frères au Maroc au nom du Cœur de Jésus. 185Cf. Id. Lettre à Dom Martin, 25 janvier 1903 ( Cahiers Charles de Foucauld, vol. 2, p. 154). Leur tâche évangélisatrice se fera par rayonnement : « La charité doit rayonner des fraternités, comme elle rayonne du Cœur de Jésus ». 186Cité par René Voillaume, Les fraternités du Père de Foucauld, Paris, 1946, p. 173. Ce désir fait de lui progressivement un frère universel car il veut embrasser dans son cœur fraternel toute l’humanité souffrante en se laissant modeler par le Cœur du Christ : « Notre cœur, comme celui de l’Église, comme celui de Jésus, doit embrasser tous les hommes ». 187S. Charles de Foucauld, Méditation des saints Évangiles sur les passages relatifs à quinze vertus, Charité, (Mt 20, 28) Nazareth 1897-1898. « L’amour du Cœur de Jésus pour les hommes, cet amour qu’Il montre dans sa passion, voilà celui que nous devons avoir pour tous les humains ». 188Ibid., (Mt 27, 30).

L’abbé Huvelin, directeur spirituel de saint Charles de Foucauld, disait que « lorsque Notre Seigneur habite un cœur, Il lui donne ces sentiments, et ce cœur s’ouvre aux petits. Telle était la disposition du cœur d’un Vincent de Paul [...] Quand Notre Seigneur habite l’âme d’un prêtre, Il l’incline vers les pauvres ». 189H. Huvelin, Quelques directeurs d’âmes au XVII siècle, Paris 1911, p. 97. Il est important de noter que ce don de soi chez saint Vincent, décrit par l’abbé Huvelin, était aussi alimenté par la dévotion au Cœur du Christ. Vincent exhortait à « prendre dans le Cœur de Notre Seigneur quelque parole de consolation pour tel pauvre malade ». 190Conférences, Service au malades et soin de sa santé, 11 novembre 1657 : S. Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents, II Entretiens, t. 10, p. 334 Pour que cela soit vrai il fallait que son cœur ait été transformé par l’amour et la douceur du Cœur du Christ. Et saint Vincent a souvent répété cette conviction dans ses sermons et ses conseils au point d’en faire un élément important des Constitutions de sa Congrégation : « Tous étudieront soigneusement la leçon que Jésus-Christ nous a enseignée en disant : “Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur” ; considérant que, comme il assure lui-même, par la douceur on possède la terre, parce qu’agissant dans cet esprit, on gagne les cœurs des hommes, pour les convertir à Dieu, à quoi l’esprit de rigueur met empêchement ». 191Id., Règles communes, II, 6. La réparation : construire sur les ruines

Tout cela nous permet de comprendre, à la lumière de la Parole de Dieu, quel sens nous devons donner à la “réparation” que nous offrons au Cœur du Christ, ce que le Seigneur attend vraiment que nous réparions avec l’aide de sa grâce. Cette question a fait l’objet de nombreuses discussions mais saint Jean-Paul II a donné une réponse claire pour nous guider, chrétiens d’aujourd’hui, dans un esprit de réparation plus conforme à l’Évangile. Sens social de la réparation au Cœur du Christ

Saint Jean-Paul II dit que, « la civilisation du Cœur du Christ pourra être bâtie sur les ruines accumulées par la haine et la violence » en nous abandonnant à ce Cœur. Cela implique certainement que nous soyons capables de « joindre l’amour filial envers Dieu à l’amour du prochain ». Telle est en réalité « la véritable réparation demandée par le Cœur du Sauveur ». 192S. Jean-Paul II, Lettre au Préposé Général de la Compagnie de Jésus, Paray-le-Monial, 5 octobre 1986 : L’Osservatore Romano, 6 octobre 1986, p. 7. Avec le Christ, nous sommes appelés à construire une nouvelle civilisation de l’amour sur les ruines que nous avons laissées en ce monde par notre péché. Telle est la réparation que le Cœur du Christ attend de nous. Au milieu du désastre laissé par le mal, le Cœur du Christ veut avoir besoin de notre collaboration pour reconstruire le bien et le beau.

Il est vrai que tout péché nuit à l’Église et à la société, de sorte qu’ « on peut attribuer indiscutablement à tout péché le caractère de péché social ». Cependant, cela est particulièrement vrai pour certains péchés qui « constituent, par leur objet même, une agression directe envers le prochain ». 193Id., Exhort. ap. post. syn. Reconciliatio et Paenitentia (2 décembre 1984), n. 16 : AAS 77 (1985), p. 215. Saint Jean-Paul II explique que la répétition de ces péchés contre les autres finit souvent par renforcer une « structure de péché » nuisant au développement des peuples. 194Cf. Id., Lett. enc. Sollicitudo Rei Socialis (30 décembre 1987), n. 36 : AAS 80 (1988), pp. 561-562. Cela est souvent ancré dans une mentalité dominante qui considère normal ou rationnel ce qui n’est rien d’autre que de l’égoïsme et de l’indifférence. Ce phénomène peut être défini comme une “aliénation sociale” : « Une société est aliénée quand, dans les formes de son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend plus difficile la réalisation de ce don et la constitution de cette solidarité entre hommes ». 195Id., Lett. enc. Centesimus annus (1 mai 1991), n. 41 : AAS 83 (1991), p.845. Ce n’est pas seulement une norme morale qui nous pousse à résister à ces structures sociales aliénées, les mettre à nu et susciter un dynamisme social qui restaure et construit le bien, mais c’est la « conversion du cœur » elle-même qui « impose l’obligation » 196Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1888. de restaurer ces structures. Telle est notre réponse au Cœur aimant de Jésus-Christ qui nous apprend à aimer.

C’est précisément parce que la réparation évangélique a cette forte signification sociale que nos actes d’amour, de service, de réconciliation, pour être effectivement réparateurs, ont besoin que le Christ les pousse, les motive, les rende possibles. Saint Jean-Paul II a également déclaré que, pour construire la civilisation de l’amour, l’humanité a aujourd’hui besoin du Cœur du Christ. 197Cf. Catéchèse, 8 juin 1994 : L’Osservatore Romano, 9 juin 1994, p. 5. La réparation chrétienne ne peut être comprise uniquement comme un ensemble d’œuvres extérieures, bien qu’indispensables et parfois admirables. Elle exige une mystique, une âme, un sens qui leur donne force, élan et créativité inlassables. Elle a besoin de la vie, du feu et de la lumière qui procèdent du Cœur du Christ.

Notes

  1. 179. Sermones super Cant., 20, 4 : PL 183, 869.
  2. 180. Introduction à la vie dévote, 3 ème part. chap. 35 : S. Francois de Sales, Œuvres, Gallimard, Paris 1969, pp. 226-227.
  3. 181. Id., Sermon pour le 17ème dimanche après la Pentecôte, Œuvres complètes, Annecy, Monastère de la Visitation, t. 9, pp. 200.201.
  4. 182. Retraite à Nazareth, Jésus en sa Passion, du 5 au 15 novembre 1897.
  5. 183. À partir du 19 mars 1902, toutes ses lettres ont pour entête les mots Jesus Caritas séparés d’un cœur surmonté de la croix.
  6. 184. Id. Lettre à l’abbé Huvelin, 15 juillet 1904 : Charles de Foucauld, Œuvres spirituelles, Paris 1958, p 675.
  7. 185. Cf. Id. Lettre à Dom Martin, 25 janvier 1903 ( Cahiers Charles de Foucauld, vol. 2, p. 154).
  8. 186. Cité par René Voillaume, Les fraternités du Père de Foucauld, Paris, 1946, p. 173.
  9. 187. S. Charles de Foucauld, Méditation des saints Évangiles sur les passages relatifs à quinze vertus, Charité, (Mt 20, 28) Nazareth 1897-1898.
  10. 188. Ibid., (Mt 27, 30).
  11. 189. H. Huvelin, Quelques directeurs d’âmes au XVII siècle, Paris 1911, p. 97.
  12. 190. Conférences, Service au malades et soin de sa santé, 11 novembre 1657 : S. Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents, II Entretiens, t. 10, p. 334
  13. 191. Id., Règles communes, II, 6.
  14. 192. S. Jean-Paul II, Lettre au Préposé Général de la Compagnie de Jésus, Paray-le-Monial, 5 octobre 1986 : L’Osservatore Romano, 6 octobre 1986, p. 7.
  15. 193. Id., Exhort. ap. post. syn. Reconciliatio et Paenitentia (2 décembre 1984), n. 16 : AAS 77 (1985), p. 215.
  16. 194. Cf. Id., Lett. enc. Sollicitudo Rei Socialis (30 décembre 1987), n. 36 : AAS 80 (1988), pp. 561-562.
  17. 195. Id., Lett. enc. Centesimus annus (1 mai 1991), n. 41 : AAS 83 (1991), p.845.
  18. 196. Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1888.
  19. 197. Cf. Catéchèse, 8 juin 1994 : L’Osservatore Romano, 9 juin 1994, p. 5.