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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Un ange meut-il l’intelligence d’un autre en l’illuminant ?

Objections :

1. Les anges possèdent tous cette même béatitude que nous attendons pour l’avenir. Mais alors un homme n’en illuminera pas un autre, selon Jérémie (31, 24) : " Un homme n’enseignera plus son prochain, ni un homme son frère. " Il en est donc de même dès maintenant pour les anges.

2. Il y a trois sortes de lumière chez les anges : la lumière naturelle, la lumière de grâce, et la lumière de gloire. Or, l’ange reçoit de celui qui le crée la lumière naturelle ; de celui qui le justifie, la lumière de grâce ; de celui qui le béatifie, la lumière de gloire ; et tout cela vient de Dieu. Donc un ange n’en illumine pas un autre.

3. La lumière dont il s’agit est une certaine forme de l’esprit. Mais l’esprit " est formé par Dieu seul, sans l’intermédiaire d’aucune créature ", remarque Saint Augustin. Il n’appartient donc pas à un ange d’en illuminer un autre.

En sens contraire :

Denys écrit : " Les anges de la seconde hiérarchie sont purifiés, illuminés et perfectionnés par les anges de la première hiérarchie. "

Réponse :

Il faut reconnaître qu’un ange en illumine un autre. Pour bien le saisir, il faut considérer ceci : la lumière intellectuelle n’est rien d’autre qu’une certaine manifestation de la vérité, selon l’épître aux Éphésiens (5, 13) : " Tout ce qui se manifeste est lumière. " Illuminer consiste donc à transmettre à autrui la manifestation d’une vérité que l’on connaît, et c’est en ce sens que l’Apôtre peut écrire (Ep 3,8.9) : " A moi, le moindre de tous les saints, a été confiée cette grâce d’illuminer tous les hommes, touchant l’économie du mystère caché depuis le commencement en Dieu. " On pourra donc dire qu’un ange en illumine un autre quand il lui manifeste une vérité que lui-même connaît. C’est pourquoi Denys écrit : "Les théologiens enseignent ouvertement que les ordres des anges préposés aux corps célestes reçoivent des esprits les plus élevés la connaissance des choses divines. "

Mais, nous l’avons dit, deux choses concourent à l’acte d’intelligence : la puissance intellectuelle, et la similitude de la chose connue. A ces deux points de vue un ange peut notifier à un autre la vérité que lui-même connaît. Il le fait d’abord en fortifiant la puissance intellectuelle de cet ange. De même en effet que la puissance d’un corps moins parfait est fortifiée par la proximité spatiale d’un corps plus parfait, " ainsi la chaleur d’un corps tiède est augmentée par la présence d’un corps brûlant " ; de même, la puissance intellectuelle d’un ange inférieur se trouve renforcée du fait qu’un ange supérieur se tourne vers lui. En effet, ce mouvement de conversion chez les êtres spirituels réalise ce que produit la proximité locale pour les êtres corporels.

En second lieu, si l’on se place au point de vue de la similitude de la chose connue, l’ange, sous ce rapport également, manifeste la vérité à un autre. L’ange supérieur a une connaissance plus universelle de la vérité, à laquelle l’intelligence de l’ange inférieur n’est pas adaptée, car il lui est connaturel de saisir la vérité sous un mode plus particulier. Donc, l’ange supérieur propose la vérité qu’il conçoit universellement sous une forme plus détaillée, pour que l’ange inférieur puisse la saisir, et c’est ainsi qu’il la lui donne à connaître. Ainsi font nos docteurs : ce qu’ils conçoivent synthétiquement, ils l’explicitent de multiples manières pour s’adapter à la capacité intellectuelle d’autrui. Et c’est ce que Denys écrit : " Chaque substance spirituelle divise et multiplie avec une prévoyante sagesse la science qu’elle a reçue de Dieu, afin d’élever jusqu’à cette science les esprits d’un ordre inférieur. "

Solutions :

1. Tous les anges, les anges supérieurs comme les inférieurs, voient immédiatement l’essence divine ; sous ce rapport, un ange n’en instruit pas un autre. C’est au sujet de cet enseignement que le prophète Jérémie déclare : " L’homme n’instruira pas son frère en lui disant : Connais le Seigneur. Car ils me connaîtront tous, des plus petits aux plus grands. " Néanmoins, pour ce qui est des plans providentiels et des intentions divines sur le monde, qui sont contenus en Dieu comme dans leur cause, Dieu seul les connaît à fond en sa propre essence parce qu’il se comprend lui-même. Quant aux bienheureux qui voient Dieu, ils ont de ces idées créatrices une connaissance d’autant plus parfaite que leur vision de l’essence divine est plus élevée. Un ange supérieur connaîtra donc en Dieu plus de choses ayant rapport aux idées divines, qu’un ange inférieur, et de ce chef il pourra illuminer celui-ci. C’est encore ce que déclare Denys : " Les anges sont illuminés sur les idées divines des choses. "

2. Un ange n’en illumine pas un autre en lui transmettant la lumière naturelle, ou celle de la grâce, ou celle de la gloire ; mais en fortifiant en lui la lumière naturelle, et en lui manifestant la vérité des choses qui ont rapport à l’état de nature, de grâce ou de gloire, ainsi que nous venons de le dire.

3. L’esprit est formé immédiatement par Dieu ; soit comme une image par son exemplaire, puisque c’est uniquement à l’image de Dieu que l’esprit a été créé ; soit comme un sujet qui n’est achevé que par sa forme ultime, car un esprit créé est toujours regardé comme informe s’il n’est pas uni à la Vérité première. Les autres illuminations, qu’elles viennent de l’homme ou de l’ange, sont comme un acheminement vers la forme ultime.